Elle écouta mon récit jusqu’au bout avec une extrême attention. Dès les premiers mots, elle changea de visage et d’attitude. Par intervalles, elle fronçait le sourcil ou mordillait ses lèvres, ou fouillait la terre avec son ombrelle, ou, prenant son menton dans sa main, elle regardait fixement l’horizon comme pour y chercher quelque chose.
Quand j’eus fini : — Vous me paraissez très-affectée de mon histoire, lui dis-je.
Elle me répondit que, si elle l’avait sue plus tôt, elle ne serait sans doute jamais venue aux Charmilles, parce qu’elle n’aurait pu triompher des scrupules de son pauvre père. Je fis à part moi la réflexion que son pauvre père était un drôle d’homme pour se donner le luxe d’avoir des scrupules, et que, quand je serais en ménage, je ne permettrais pas à sa conscience de fréquenter chez moi. Puis elle me cita le proverbe allemand qui dit : « Qui me donne le pain je chanterai sa chanson, wess’ Brod ich esse, dess’ Lied ich singe. » — Il est difficile de persuader au monde, ajouta-t-elle, qu’on désapprouve les principes des gens qu’on aime et qu’on sert. — Je lui répondis que le soin de sa réputation regardait avant tout Tony Flamerin, qu’elle n’avait rien à craindre de ce côté, qu’au surplus M. et Mme de Mauserre n’avaient point péché par principe, qu’une cruelle fatalité les empêchait seule de s’épouser, et que le jour où la mairie leur ouvrirait sa porte serait le plus beau de leur vie.
Elle était en humeur de sermonner, ce qu’elle faisait d’un petit ton docte et convaincu qui n’était point désagréable. — C’est une tâche bien délicate, me dit-elle, que d’élever un enfant qui doit sa naissance à une faute. Comment lui apprendre à concilier le respect de la loi divine et celui qu’il doit à ses parents ? — Je lui représentai que Lulu était fort jeunette encore, que je ne voyais pas l’urgente nécessité de lui expliquer le septième commandement.
Après être demeurée quelques instants silencieuse, elle s’écria : — Je voudrais m’en aller, que je ne le pourrais plus. Un mois m’a suffi pour m’attacher si fort à cette enfant qu’il m’en coûterait beaucoup de la quitter. Il me semble que je suis responsable devant Dieu de sa chère petite âme.
— Responsable, lui dis-je, jusqu’au 1er septembre. Au reste, il y a manière de s’arranger, et si le cœur vous en dit, vous pourrez après notre mariage vous occuper encore de cette demoiselle. Elle passera les hivers à Paris, nous viendrons passer l’été aux Charmilles. Voyez si je suis un mari complaisant.
Elle n’eut pas l’air de m’entendre ; elle continuait de fouiller la terre avec son pied. Elle me questionna sur certains détails de mon histoire que j’avais passés légèrement et qui l’intéressaient fort. — C’est un vrai roman, fit-elle ; mais les seules aventures qui me plaisent sont celles où le héros et l’héroïne sont pauvres ; M. et Mme de Mauserre sont tous les deux riches, très-riches, n’est-ce pas ?
— Mme de Mauserre a laissé sa dot entre les griffes de son premier mari, mais depuis elle a hérité de son père.
— A qui appartiennent les Charmilles ?
— A M. de Mauserre, qui possède en outre deux maisons à Paris. Au risque de lui faire perdre à jamais votre estime, je dois vous confesser que le pauvre homme a deux cent mille livres de rente.