Autour des seuls objets qu’il eût besoin d’aimer.

— La poésie est une belle chose, m’écriai-je, un peu de fortune n’y gâte rien, et je vous garantis que ma femme… Allons ! j’oublie que ma femme n’est pas encore à moi. — Et allongeant le cou : — Chère petite souris de mon cœur, voulez-vous de moi ? Si vous dites non, je repartirai demain pour Paris, où je me pendrai ou ne me pendrai pas selon les caprices de mon humeur. Si vous dites oui, j’éprouverai un transport de joie qui se traduira par des cabrioles et des turlutaines, et tout à l’heure j’irai enseigner à Lulu comment on s’y prend pour marcher sur la tête. Peut-être demanderez-vous du temps. Une fois que j’aurai en poche une promesse authentique signée et paraphée en bonne forme, j’attendrai tant qu’il vous plaira ; j’ai l’espérance patiente.

Elle releva la tête et me dit : — Les Allemandes ont la fâcheuse habitude de parler sérieusement des choses sérieuses ; aussi éprouvent-elles souvent en France de grands embarras. Il est si difficile de savoir quand un Français plaisante et quand il est sérieux !… Je ne dis ni oui ni non ; je me défie.

— Regardez-moi, lui dis-je. Me voilà sérieux comme un âne qu’on étrille, et je vous affirme très-pertinemment que vous ne sortirez pas de ce cimetière avant de m’avoir répondu.

A ces mots, je lui pris la main. Elle tâcha de la dégager ; mais je la tenais ferme. Elle chercha des yeux Lulu, et ouvrit la bouche pour l’appeler. Lulu était dans les espaces. Elle venait de se coucher sur le dos et regardait courir les nuages ; elle causait tout haut avec eux, et du bout d’une grande gaule dont elle gesticulait elle leur indiquait leur route.

— Point de défaites, poursuivis-je. Vous me répondrez. J’entends vous prouver qu’un Bourguignon est plus têtu qu’une Allemande. — Et j’ajoutai : — Douce main que je tiens dans la mienne, toi qui m’as révélé Mozart et qui un jour m’as montré toutes les étoiles du ciel en les appelant par leur nom, tu as la sagesse de ne rien mépriser, ni l’aiguille, ni le tricot, ni le fer à repasser. Tu as toutes les grâces, toutes les perfections, toutes les sciences, et je te déclare que ta destinée est de m’appartenir, que tu as été créée pour mon bonheur, pour montrer à ma vie son chemin et pour me recoudre mes boutons de guêtre. Que si jamais je fais rien qui te déplaise, je te livrerai ma joue, tes soufflets me seront délicieux. Petite main souple et moite, qui te tords dans la mienne comme une couleuvre, veux-tu être à moi ? Parle, dis-moi ton secret.

Elle leva sur moi ses grands yeux candides et me dit : — Vous êtes Français, vous êtes artiste, et vous m’avez oubliée pendant six ans. Je demande à réfléchir. Si dans deux mois… Tenez, j’ai la superstition des anniversaires. Le 1er septembre 1863, nous étions assis le soir sur un banc ; la nuit était belle, et vous m’avez dit des folies. Le 1er septembre de cette année, nous reviendrons ensemble dans ce cimetière. Les roses que voici seront mortes, peut-être y en aura-t-il d’autres. Nous nous assiérons sur ce mur comme nous voilà, et je vous dirai oui ou non.

— Tôpe ! repartis-je en lui rendant sa liberté.

— Et vous me permettez cette fois de rappeler Lulu ?

— Un moment encore, m’écriai-je. Lulu n’a pas fini de causer avec les nuages, et je n’ai pas même commencé de m’acquitter d’une commission dont on m’a chargé. C’est une aventure que je dois raconter et qui sans doute vous intéressera.