Elle s’interrompit, des larmes lui vinrent aux yeux. Elle promena son doigt le long d’une fissure de la muraille ; la grattant avec son ongle, elle en arrachait la mousse. Puis elle reprit : — Voulez-vous que je vous dise la raison sérieuse que vous avez eue de ne pas épouser Meta Holdenis ? C’est que la pauvre Maüschen était la fille d’un homme ruiné.
A mon tour, je bondis sur place. — M. Holdenis, lui demandai-je vivement, a-t-il refait sa fortune ?
— Quelle question ! Aurait-il consenti, sans une nécessité pressante, à m’éloigner de lui ?
— Fort bien, tout peut se réparer, et un jour l’histoire racontera que, Tony Flamerin que voici ayant retrouvé au bout de six ans Meta Holdenis que voilà, et l’ayant amenée dans un joli cimetière tout plein de roses et près d’une église où il y avait un écho, il lui demanda sa main, qu’elle lui accorda par pure charité.
Elle se leva et cria aussi fort qu’elle put : — Lulu, il est temps de nous en aller. — L’émotion assourdissait sa voix, Lulu n’entendit pas.
Je la forçai de se rasseoir. — Laissez donc tranquilles Lulu et ses papillons, lui dis-je, et écoutez-moi. Que diable ! s’expliquer honnêtement, à la façon bourguignonne, n’a jamais fait de mal à qui que ce soit. Je ne vous dirai pas que je vous adore, je ne vous décrirai pas le martyre de mon amoureuse flamme. D’abord cela vous ennuierait beaucoup, et ensuite je mentirais. Je me suis cru plusieurs fois amoureux ; je ne l’ai été qu’une fois l’an dernier, à Madrid : ma maîtresse était une grande toile de Velazquez qu’on appelle le tableau des Lances. Après l’avoir vue, cette coquine de toile, j’ai eu dix jours de fièvre et dix nuits d’insomnie. C’est alors que j’ai connu le dieu ; mais la divine folie ne remplit pas l’existence ni le cœur. Il est des maisons où l’on fait un jour par semaine un festin d’empereur ; le reste du temps, on s’y nourrit de pain sec et de rogatons. Vivent les banquets ! mais un bon ordinaire a son prix, et l’ordinaire du cœur est une chère compagnie dont il ne peut plus se passer, une amitié partagée, tendre et fidèle, accompagnée d’un impérieux besoin de vivre ensemble. Or, je vous le déclare en toute franchise, je n’ai jamais rencontré qu’une femme qui m’ait inspiré le désir de vivre avec elle, — c’est la personne qui est assise sur ce mur, à côté de moi, et qui a tout, l’intelligence, la sagesse, la douceur des forts, le charme des humbles, sans compter qu’elle aime le gris, le rouge et le marron, qui sont mes couleurs. Comme on n’a jusqu’à présent inventé qu’un moyen honnête de vivre avec une femme, qui est de se marier avec elle, du premier jour que je vous ai vue, j’ai eu, le diable m’emporte ! le désir de vous épouser. Cette idée m’a paru d’abord très-bête, elle me paraît aujourd’hui pleine d’esprit. Maudit soit le baron Grüneck ! Sans lui, vous seriez ma femme. Bah ! ce qui ne s’est pas fait peut se faire. Et après tout il nous est bon d’avoir attendu. Autrefois, comment vous dirai-je ? je vous désirais plus que je ne vous aimais ; à cette heure, je vous aime plus que je ne vous désire. D’ailleurs, dans ce temps-là je n’étais rien, et je n’avais rien à vous offrir qu’une tête pleine de vent et deux mains vides. Aujourd’hui nous ne sommes pas le Grand-Mogol, mais nous sommes quelqu’un ; nous avons un nom, un avenir assuré. La bête est lancée, tayaut ! ma femme aura des rentes.
Elle m’écoutait en silence avec recueillement, la tête basse, les yeux attachés à la terre. Ses mains tremblaient légèrement, et je voyais par instants se renfler son fichu, ce qui me donnait bon espoir. Au mot de rentes, il lui échappa un geste d’indignation. Elle me montra du bout de son ombrelle, gravés en lettres d’or sur une pierre tumulaire, ces quatre vers, composés par l’auteur de Jocelyn pour un de ses amis qui dort sous ce marbre :
Tout près de son berceau, sa tombe fut placée.
Peu d’espace borna sa vie et sa pensée ;
Content de son bonheur, il sut le renfermer