Un jour, elle me prit à part et me dit d’un ton pénétré que sa conscience lui faisait un devoir de tout expliquer à Meta, qu’elle me suppliait de m’en charger. — Je ne sais, ajouta-t-elle, comment on parle de nous hors d’ici ; mais je serais désolée que Mlle Holdenis apprît par d’autres que nous qui je suis et le malheur attaché à la naissance de ma fille. J’aime à croire que cette révélation ne changera rien à l’affection qu’elle nous a vouée et dont elle nous donne de si précieux témoignages. Dût-il, en être autrement, la loyauté nous commande de ne pas lui laisser plus longtemps ignorer ce qu’elle aurait dû savoir avant d’entrer dans cette maison. — Je lui répondis que j’approuvais ses scrupules, et je lui promis de faire ce qu’elle me demandait.
J’en trouvai l’occasion dès le lendemain. Je sortis vers quatre heures de l’après-midi et poussai jusqu’à un village heureusement situé, qu’on appelle Ville-Moirieu. Mlle Holdenis était allée faire avec son élève un tour de promenade en calèche découverte ; le hasard voulut que la calèche me croisât au haut de la côte qui précède le village. Je proposai à Meta de mettre pied à terre, de se laisser conduire par moi à quelques pas de là dans un joli cimetière, attenant à une église rustique et qui commande le plus beau point de vue. Elle se laissa tenter et me suivit, tenant Lulu par la main. Le cimetière dont je lui faisais fête mérite en effet d’être visité ; je n’en ai jamais vu de plus herbu, ni de plus fleuri. Au moment où nous y entrâmes, un grand saule pleureur lui versait une ombre douce où le soleil s’amusait à dessiner des lacis d’argent. Partout des roses et des asters en fleurs ; partout des insectes errants et bourdonnants, dont la musique devait distraire les morts sans les déranger : n’est-il pas agréable à un mort d’entendre au-dessus de lui, du fond de l’éternel repos, un vague bourdonnement de vie qui procure des rêves à son sommeil ?
Nous nous assîmes sur un petit mur en pierres sèches. Comme Lulu ne trouvait pas assez de champ pour ses ébats, je lui montrai dans la pelouse joignante au mur un beau papillon, et je l’engageai à lui donner la chasse, à quoi sa gouvernante finit par consentir.
Je m’étais procuré un tête-à-tête avec Meta pour lui donner les explications que vous savez ; il se trouva pourtant que je commençai par lui parler de tout autre chose. Il est des jours, madame, où, sans avoir bu une goutte de vin, je suis en pointe d’ivresse ; c’est un méchant tour que me joue mon imagination : elle se grise du plaisir de vivre comme un loriot d’avoir mangé trop de cerises. Ce jour-là, je venais d’expédier un tableau à celui qui me l’avait commandé, et en le clouant dans sa caisse j’avais déclaré, comme le bon Dieu quand il eut créé le monde, que mon œuvre était correcte. Notez aussi que le temps était superbe et la chaleur tempérée par un vent frais ; quelques nuages qui se promenaient dans l’azur du ciel faisaient courir leur ombre sur les prairies ; ces ombres voyageuses ressemblaient à des messagers affairés et hâtifs qui portaient à je ne sais qui d’heureuses nouvelles de je ne sais quoi. Ajoutez que depuis quatre semaines des juges désintéressés louaient à outrance devant moi une personne qui jadis me récitait le roi de Thulé et m’avait permis de l’appeler Maüschen ; vous étonnerez-vous que chemin faisant j’eusse fait certaines réflexions, agité dans ma tête certains si, certains peut-être, auxquels je répondais : Eh ! mon Dieu, pourquoi pas ? Ajoutez encore que Meta portait une robe neuve, que Mme de Mauserre lui avait fait faire par sa femme de chambre ; elle était d’un brun marron et lui allait à ravir. Enfin daignez considérer que nous étions assis vis-à-vis l’un de l’autre dans le plus aimable des cimetières, et qu’en levant le nez j’apercevais juste en face de moi un grand pot de myrte. Madame, ce myrte, ces nuages, cette robe et le reste furent cause qu’à peine Lulu s’était éloignée, la montrant du doigt, je m’écriai brusquement :
— Pourtant, si Tony Flamerin avait épousé, il y six ans, Meta Holdenis, ils auraient aujourd’hui pour s’amuser une poupée encore plus jolie que celle-ci.
Le chevet de l’église faisait écho, et cet écho répéta l’un après l’autre tous mes mots. Ne s’attendant à rien moins, Meta tressaillit comme si un pétard venait de lui crever dans la main. Elle pencha par-dessus le mur son visage rougissant. — Lulu, ma mignonne, cria-t-elle, vous feriez mieux de revenir. — Occupée de son papillon, Lulu fit la sourde oreille.
— Aurais-je été inconvenant ? lui demandai-je. Il me semble que ce que je dis est assez raisonnable.
— Est-il jamais raisonnable, répliqua-t-elle d’une voix brève, de regretter un bonheur douteux dont on n’a pas voulu ?
— Ah ! permettez, qui de nous deux n’en a pas voulu ? repris-je. — Et du bout de ma canne je dessinai sur le sol une couronne de violettes, au milieu de laquelle je traçai ces mots : « Madame la baronne Grüneck. » Elle nous regardait d’un air interdit, ma canne et moi. Enfin il se fit une lueur dans son esprit.
— Et c’est pour cela, s’écria-t-elle en joignant les mains, que vous avez écrit au-dessous de mon portrait : « Elle adore les étoiles et le baron Grüneck ! » Cette couronne, cette inscription… Vous n’aviez donc pas reconnu l’écriture de ma sœur Thecla ? C’est une espièglerie qu’elle m’avait faite, connaissant mon aversion pour mon beau prétendant. Quand vous m’avez surprise, la tête dans mes mains, je n’étais pas en extase, monsieur, je méditais une vengeance. Ainsi vous avez pu croire sérieusement ?…