Cette nuit, les chiens de garde du château firent un affreux vacarme jusqu’au matin. Le lendemain à déjeuner, Mme de Mauserre, qui avait été réveillée par leurs aboiements, nous demanda ce qui avait bien pu les exciter ainsi. Un domestique lui répondit qu’une bande de bohémiens avait campé dans le voisinage. Elle pria Meta de surveiller beaucoup Lulu pendant quelques jours, et de ne pas s’aventurer avec elle dans le parc. Madame, la vie serait plus facile, si nous n’avions à défendre notre bien que contre des visages basanés et des rôdeurs de grandes routes.

III

Si jamais vous passez à Crémieu, je vous conseille de vous y arrêter. Figurez-vous une vieille petite ville commandée d’un côté par une terrasse naturelle, aux murailles à pic, et par les restes d’un ancien couvent fortifié, de l’autre par un rocher qu’escaladent des vignes basses et que couronnent les ruines d’un château habillé de lierre de la tête aux pieds. Cette petite ville, dont les hôtels sont recommandables, occupe le centre d’un cirque de montagnes, lequel s’ouvre au couchant et donne vue sur la grande vallée onduleuse où le Rhône cherche son chemin pour aller à Lyon. Crémieu est un endroit charmant pour tout le monde, mais surtout pour les artistes. Ils peuvent s’y croire en Italie, tant les lignes du paysage affectent une majesté classique, tant les terrains sont chauds de couleur, tant la roche est blonde ou dorée, et semble s’écrier avec la Sulamite : « Vous voyez que le soleil m’a mordue ! »

Là, dans un étroit espace, se trouvent rassemblés les motifs les plus divers, les courts et les vastes horizons, les monts et la plaine : en haut des chênaies dans lesquelles serpentent des sentiers, parmi les ronces et le buis ; en bas la fraîcheur des noyers, la gaîté des treilles, les grandes routes et leurs longs rideaux de peupliers ; — tantôt des gorges encaissées où un clair ruisseau promène son murmure ; ailleurs, sous un ciel immense, des marécages, plantés d’aulnes, que baignent des eaux noires et paresseuses. Aimez-vous une campagne grasse, riante, des champs de trèfle ou de maïs que traversent des vignes en arcades ? Aimez-vous plus encore des landes arides, effritées, dominées par quelque vieille roche qu’épousent de jeunes verdures ? Vous verrez à Crémieu tout ce qui vous plaira. J’habitais aux Charmilles une tour qui faisait saillie ; l’une de mes fenêtres donnait sur le sauvage vallon dont le château occupe l’entrée, l’autre sur la plaine qui déroulait à mes yeux la savante composition de ses lignes harmonieuses et de ses plans successifs, et où je voyais par endroits scintiller le Rhône. Je n’avais qu’à traverser ma chambre pour passer de Poussin à Salvator, du style à la fantaisie.

Pendant que j’admirais et courais la campagne, Meta Holdenis faisait tranquillement la conquête de tous les habitants des Charmilles. Peu de jours lui suffirent pour mater l’indocile Lulu. Elle avait demandé que personne ne s’entremît entre elle et l’enfant, que personne ne levât les défenses qu’elle lui intimait, ni les punitions qu’elle jugerait à propos de lui infliger. Ce fut un point difficile à gagner sur Mme de Mauserre ; elle se rendit pourtant aux représentations de son mari. A la première grosse peccadille que commit Lulu, sa gouvernante la condamna sans rémission à garder la chambre et s’enferma avec elle dans une grande pièce où il n’y avait rien à casser. Puis, prenant son ouvrage, elle se mit à coudre dans l’embrasure d’une fenêtre, la laissant tempêter tout à son aise. Lulu ne s’y épargna pas ; elle trépigna, bouscula les chaises, hurla ; ce fut pendant trois heures un sabbat à ne pas entendre Dieu tonner. Sa gouvernante cousait toujours, sans s’émouvoir ni s’irriter de ce grand tapage, jusqu’à ce qu’épuisée, à bout de forces et de poumons, Lulu s’endormit sur le plancher. Après deux ou trois épreuves de ce genre, elle se dit qu’elle avait trouvé son maître, et que, comme au demeurant ce maître paraissait l’aimer et ne lui demandait rien que de raisonnable, le mieux était de se soumettre de bonne grâce.

L’enfant est ainsi fait qu’il estime ce qui lui résiste, et que la raison tranquille qui ne raisonne pas agit sur lui comme un charme. Lulu, qui malgré ses fougues était une fille bien née, s’attacha peu à peu à sa gouvernante, au point de ne pouvoir plus la quitter et de préférer quelquefois à ses jeux les leçons qu’elle lui donnait. Cette habile institutrice s’entendait à éveiller ses curiosités, à tenir son esprit en haleine, assaisonnant toujours ses instructions de belle humeur et d’enjouement. Bref, il se fit une métamorphose si rapide dans les allures de cette fillette que tout le monde en fut étonné ; quand ses quintes la reprenaient, il suffisait souvent d’un regard de Meta pour la faire rentrer dans le devoir. On criait au miracle. Une fermeté douce, l’esprit de suite, le sang-froid, les longues patiences, feront toujours des merveilles ; mais il faut convenir, madame, que ces qualités sont bien rares.

Je ne sais où Meta prenait le temps de tout faire sans jamais avoir l’air affairé. L’éducation de Lulu n’était pas une sinécure ; elle y joignit bientôt l’office d’intendante. Mme de Mauserre avait trop bon cœur pour savoir gouverner une maison. Son principal soin était de ne voir autour d’elle que des visages heureux. Je me souviens qu’un jour, dans un méchant cabaret des environs de Rome où la pluie nous avait fait chercher un refuge, elle s’imposa l’effort de manger jusqu’à la dernière bouchée une détestable omelette, pour ne pas humilier l’amour-propre du cabaretier. Elle-même avouait sa faiblesse. — Quand j’ai grondé ma femme de chambre et qu’elle me fait froide mine, disait-elle, je lui fais mes soumissions, e m’avvilisco.

Ses gens, qu’elle ménageait trop, en prenaient à leur aise. Meta ne fut pas longtemps à s’apercevoir que certains services étaient en souffrance, et qu’il y avait du gaspillage dans la maison. Sur l’observation qu’elle en fit, M. de Mauserre, qui tenait peu à l’argent, mais qui aimait l’ordre en toutes choses, pria sa femme de la mettre de part dans le gouvernement du ménage, lequel fut en peu de temps réformé comme Lulu. Elle avait l’œil partout, à la buanderie comme à l’office. On entendait sans cesse dans les escaliers son pas de souris, et on voyait flotter au bout des longs corridors la queue de sa robe grise, qui, sans être neuve, était si fraîche et si proprette qu’elle semblait sortir des mains de la couturière. Les subalternes n’agréèrent pas tout de suite son autorité, elle essuya plus d’une incartade ; elle réussit à désarmer les familiarités et les brusqueries par son inaltérable politesse. Elle avait des grâces d’état pour apprivoiser toutes les espèces d’animaux ; dès le premier jour, les dogues du château lui avaient présenté leurs révérences. C’était proprement sa vocation.

A six heures, la souris dépouillait son pelage cendré pour mettre une robe de taffetas noir qu’elle relevait à l’ordinaire d’un nœud ponceau ; elle en plaçait un autre dans ses cheveux, et c’est ainsi qu’elle paraissait au dîner, pendant lequel elle parlait peu, s’occupant de surveiller les vivacités de Lulu. Entre huit et neuf heures, elle allait coucher l’enfant et revenait aussitôt au salon, où elle était attendue avec impatience. Tout le monde aux Charmilles, M. de Mauserre surtout, raffolait de musique, et personne n’était musicien, hormis Mme d’Arci, qui avait la voix juste et agréable, mais timide. Je ne sache pas d’exemple de mémoire musicale comparable à celle de Meta ; sa tête était un répertoire complet d’opéras, d’oratorios et de sonates. Elle jouait ou chantait tous les airs qu’on lui demandait, suppléant de son mieux à ce qui pouvait lui échapper, — après quoi, pour se faire plaisir à elle-même, elle terminait son concert par un morceau de Mozart. Aussitôt son teint s’animait, ses yeux jetaient des étincelles, et c’est alors que, selon le mot de M. de Mauserre, sa laideur devenait lumineuse ; mais il avait fini par me concéder que Velazquez et Rembrandt eussent préféré peut-être cette laideur à la beauté.

Trois semaines après son arrivée aux Charmilles, Meta Holdenis avait si bien su s’y faire sa place qu’elle semblait avoir toujours été de la maison, et qu’on aurait eu peine à se passer d’elle. Si aux heures où l’on se réunissait au salon elle était retenue dans sa chambre, chacun disait en entrant : — Mlle Holdenis n’est pas ici ? où donc est Mlle Holdenis ? — M. d’Arci lui-même, dans ses bons jours, ne se faisait pas faute d’avouer qu’il commençait à se réconcilier avec l’idéal, que jusqu’alors il ne l’avait pas cru si facile à vivre. Mme de Mauserre ne se lassait pas de célébrer les louanges de la perle des gouvernantes ; elle l’appelait son ange, et souvent elle bénissait l’Américain Harris de lui avoir fait cadeau de cette bonne, de cette aimable fille, de ce cœur innocent et pur comme un ciel de printemps. Ainsi s’exprimait son enthousiasme ; je n’y trouvais rien à redire.