— Pauvre petite ! reprit Mme de Mauserre, qu’avait attendrie cette histoire. Quelle candeur il y a dans son regard ! comme on lit sa belle âme sur son visage ! Tout à l’heure je l’avais quittée un instant pour appeler la bonne, qui tardait ; je l’ai retrouvée à genoux sur le plancher, près de Lulu endormie. Elle priait avec une ferveur bien touchante. En m’apercevant, elle a rougi jusqu’à la racine des cheveux, comme si je l’avais surprise en péché mortel… Mais, j’y pense, elle est protestante ; quel catéchisme enseignera-t-elle à Lulu ?

— Mahométane ou bouddhiste, lui repartit M. de Mauserre, si son catéchisme porte qu’il est défendu de casser les vitres de mes serres et de jeter des assiettes à la tête des gens, sa religion est la mienne, et vive Bouddha !

Là-dessus chacun fut se coucher. Pour regagner mon appartement, je devais suivre dans toute sa longueur le corridor sur lequel s’ouvrait la nursery. La porte en était entre-bâillée ; je ne pus m’empêcher de la pousser un peu, et j’aperçus Meta occupée à vider ses malles et à ranger ses nippes dans ses armoires. Je la regardais depuis quelques minutes, quand elle s’avisa enfin de tourner la tête de mon côté.

— Eh bien ! lui dis-je en allemand, m’avez-vous reconnu cette fois ?

Elle recula d’un pas et s’écria en français : — Vous ici !

— On ne vous avait donc pas dit que j’étais de la famille ?

— Si M. Harris eût été moins discret, il est probable que je ne serais pas venue. — Elle ajouta : — Je serais bien malheureuse de penser que dans une maison qui me reçoit si bien j’ai rencontré un ennemi.

— Un ennemi ! A quel titre ? Je serai tout ce qu’il vous plaira ; disposez de moi. Voulez-vous que je me souvienne de tout ? Voulez-vous que j’aie tout oublié ?

— Je ne veux plus rien, je ne désire plus rien, répliqua-t-elle avec une tristesse amère. Heureusement j’ai trouvé ici une œuvre à faire, et je prie Dieu qu’il m’aide à y réussir, — et du doigt elle me montrait la couchette où reposait Lulu. Puis, avec un demi-sourire : — Mais que font dans cette chambre vos souvenirs ou vos oublis ? — Et doucement, ses yeux dans les miens, elle me referma la porte au nez.

J’écrivis le soir même à Harris : « Mon cher ami, vous avez tenu à me prouver que tôt ou tard les montagnes se rencontrent. Soyez tranquille, elles ne se battront pas. »