— Eh bien ! lui dis-je, ma bohémienne n’est-elle pas gentille ?

— Je ne comprends pas, me répondit-elle avec sa douceur ordinaire, qu’un homme tel que vous s’intéresse à une diseuse de bonne aventure et à son sot métier.

— Il n’est pas prouvé, repartis-je, que ce métier soit sot. Les uns croient à la chiromancie, les autres aux grands et aux petits prophètes, car il faut bien croire à quelque chose. Vous savez mieux que moi ce qu’on entend par les sorts bibliques, et je suis sûr que vous les pratiquez. Si peu biblique que je sois, je me suis permis ce matin d’ouvrir le saint livre au hasard, et comme votre avenir, qui est un peu le mien, m’occupe beaucoup, j’ai décidé que le passage sur lequel je tomberais se rapporterait à vous. Or voici le verset qu’a rencontré mon premier regard : « Dieu dit à Abraham : J’ai fait alliance avec toi, et je te donnerai la terre de Chanaan, où tu demeures comme étranger. » N’êtes-vous pas frappée de cette coïncidence ? La Bible et les bohémiens semblent s’être donné le mot.

Elle me répondit sèchement : — Vous ne cherchez pas à me plaire, vous savez qu’il est un genre de plaisanterie que je ne puis souffrir.

Et, parlant ainsi, elle doubla le pas et arriva au château tout essoufflée. En gravissant le perron derrière elle, je fredonnais entre mes dents des vers de Henri Heine que vous connaissez : Sur les jolis yeux de ma bien-aimée, j’ai composé les plus belles romances, et sur sa petite bouche les meilleurs tercets, et sur ses petites joues les stances les plus magnifiques ; si ma bien aimée avait un petit cœur, je composerais là-dessus un joli sonnet. »

V

Le lendemain, vers le soir, un domestique m’annonça que Mme de Mauserre m’attendait au salon. J’y trouvai une femme hors d’elle-même, qui dans son trouble ne pouvait rien dire, sinon : Ah ! Tony, mon cher Tony, si vous saviez !… Craignant qu’on ne la surprît dans cet état, elle m’entraîna dans une pièce voisine qui lui servait de salon particulier. Elle se laissa tomber sur un sofa, et tira de sa poche, pour me la faire lire, une lettre qu’elle venait de recevoir de sa mère et qui contenait ces mots : « J’espère, Lucie, pouvoir t’apprendre très-prochainement la plus heureuse des nouvelles. »

— Que pensez-vous que cela signifie ? me demanda-t-elle en attachant sur moi ses yeux, où se peignait le désordre de son esprit.

— Cela me paraît clair, lui dis-je, et me voilà aussi content que vous. Cela signifie ?…

— Ne le dites pas, Tony, interrompit-elle en posant sa main devant ma bouche. Et pourtant, oui, vous ne vous trompez point, cela veut bien dire cela… J’étais si loin de m’y attendre que j’ai éprouvé tout à l’heure une surprise et, s’il faut que je le confesse, un transport de joie… N’est-ce pas mal à moi de me réjouir ainsi de la mort prochaine d’un homme que je devrais en ce moment soigner ou pleurer ? Nous nous convenions peu, il m’a bien fait souffrir. Il fut gravement malade il y a trois ans ; je lui écrivis que je lui pardonnais tout et que je le suppliais de me tout pardonner. Je vous assure, Tony, qu’il y avait du cœur dans cette lettre ; il aurait dû se dire en la lisant : « Elle vaut mieux que je ne pensais. » Savez-vous de quoi il s’est avisé ? Il m’a fait répondre par une de ses maîtresses, et cette réponse était si dure, si insultante, que j’en ai pleuré pendant huit jours. Maintenant je pleure encore, mais il y a de la joie dans mes larmes. Vrai, Tony, ne suis-je pas bien coupable ?