— Je le suis plus que vous, car j’éprouve une joie sans mélange de ce qu’enfin ce vieux coquin a rendu à Dieu sa belle âme.
Elle m’adressa un geste suppliant. — Taisez-vous ! Il y a des paroles qui portent malheur. — Pour en effacer l’effet, elle fit, ou peu s’en faut, l’éloge de son brutal. — D’ailleurs, poursuivit-elle, ai-je le droit de rien reprocher à personne ? On pourrait me répliquer : Toi-même, qu’as-tu fait dans ta vie de si vertueux et de si rare ? Cela serait bien répondu, car enfin, Tony, l’homme que nous évitons l’un et l’autre de nommer, tous ses torts se réduisent à s’être rendu aussi heureux que possible, et à sa façon, qui en vérité n’était pas belle. N’en ai-je pas fait tout autant ? Un jour que j’étais triste, le bonheur a passé en chantant sous ma fenêtre, il m’a fait signe du doigt, et je l’ai suivi au fond de l’Italie, d’où il m’a ramenée aux Charmilles. Nous y voilà établis, lui et moi, chaque matin plus enchantés de vivre ensemble. Il y a des moments où je me demande ce que j’ai bien pu faire pour mériter mon cher bonheur, et il me vient des inquiétudes, ne trouvant pas dans mon passé une seule action méritoire.
— Il y avait quelqu’un, interrompis-je, qui se vantait de n’avoir fait durant sa vie qu’une méchanceté ; on lui répondit : Quand finira-t-elle ? Vous, madame, vous n’avez à votre compte qu’une bonne action, laquelle consiste à faire tous les jours le bonheur de tout ce qui vous entoure, sans parler des pauvres.
— Oh ! dit-elle, il n’y a d’actions vraiment bonnes que celles qui coûtent. Vous êtes trop indulgent, Tony. Je vous assure que, si Dieu ne consultait que sa justice, au lieu d’une heureuse nouvelle il m’enverrait l’un de ces jours quelque gros chagrin.
— Et moi, je soutiens qu’il y a une justice au ciel, puisque le coquin dont le nom nous déplaît à prononcer s’est décidé à crever. Un seul point m’inquiète, la chose n’est pas encore faite. Nous disposons de la peau de l’ours ; au diable, s’il s’avisait de ressusciter !
— Cela est vrai, fit-elle vivement. Ma pauvre mère n’est que trop sujette à prendre ses désirs pour des réalités ; elle m’a donné déjà plus d’une fois de fausses alertes, et je suis une folle de me monter la tête sur un mot en l’air, qui après tout ne dit rien. Je ferai mieux, n’est-ce pas, Tony ? de ne point parler de cette lettre à M. de Mauserre. Il serait fou de joie, et, s’il apprenait demain qu’il s’est réjoui trop tôt, son chagrin serait bien amer.
— Oh ! bien amer ! répétai-je en articulant et martelant chaque mot avec énergie.
Elle renversa sur le coussin sa charmante tête, et resta quelques secondes les yeux fermés, rongeant du bout des dents la dentelle de son mouchoir ; puis, s’étant redressée : — On m’accuse, continua-t-elle, vous tout le premier, de n’être qu’une paresseuse. On a raison, c’est un vice de naissance. Pourtant, dans mes longues paresses, ma tête ne chôme pas, mes pensées vont toujours. Allez, je suis moins étourdie, moins insouciante qu’on ne se l’imagine. Il n’est pas de jour où je ne dise : Étais-je digne qu’il me sacrifiât son avenir ? Ce qui me console un peu, mais bien peu, c’est qu’à Dresde je n’ai rien épargné pour le faire renoncer à moi. Il me jura qu’il n’aurait jamais de regrets, et en vérité je ne crois pas qu’il en ait. Mon grand défaut après ma paresse, c’est que je suis trop sensible aux jugements du monde. Bien souvent j’ai été tentée de dire à M. de Mauserre : Allons à Paris, vous y serez dans le centre de tout ce qui vous intéresse et de vos études favorites. Le courage m’a failli, Paris m’épouvante, il me semble que j’y lirais mon histoire dans les regards de celui-ci et de celui-là. Décidément mes yeux ont peur des yeux des autres. — Et, joignant les mains : — Ah ! Tony, si un jour j’étais sa femme ! Si un jour, mon bras autour du sien, il faisait sa rentrée dans le monde et bientôt après dans les affaires !…
— Ayez confiance, lui dis-je ; ce temps viendra.
Elle se leva, passa ses doigts dans son admirable chevelure d’un brun fauve. Ses cheveux, madame, frisaient si naturellement qu’à vrai dire elle n’avait pas besoin de se coiffer, elle secouait la tête et c’était fait. — Je voudrais être belle ce jour-là, reprit-elle, et que M. de Mauserre fût fier de moi, que tout le monde se récriât et dit : Il a fait une grande folie, mais cette folie n’était pas une sottise… Hélas ! c’est moi qui suis folle ! — Et me montrant son portrait, qui nous faisait face : — Ou bien vous m’avez indignement flattée il y a cinq ans, où bien j’ai beaucoup perdu. Qu’en pensez-vous ?