— Que dites-vous là ? s’écria Mme de Mauserre. A qui me fierais-je si ce n’est à vous ? Tenez, lisez bien vite cette lettre ; je suis sûr que vous partagerez l’émotion qu’elle m’a causée.

Elle n’eut pas le temps de la lui remettre ni d’ajouter un mot ; la cloche du dîner sonna, et Lulu, qui avait faim, accourut nous appeler. Pendant le repas, M. d’Arci donna carrière à son humeur taquine et pointue. Soit distraction, soit renchérissement de modestie, Meta était venue à table dans sa robe grise du matin ; il lui en fit la guerre et lui demanda pourquoi elle aimait tant le gris, si c’était à titre de sœur grise. Elle le remercia de l’attention qu’il faisait à sa toilette et lui répondit que de tout temps on l’avait surnommée Maüschen, qu’elle était née souris, que souris elle mourrait, et qu’elle aimait à en porter la livrée. — Voilà, dit-il, qui m’explique bien des choses. J’ai toujours pensé qu’il y a deux sortes d’ambitieux, les dévorants et les rongeurs ; les premiers happent le morceau, les autres le grignottent à petits coups de dent.

— A l’application, monsieur ! lui dit-elle avec un peu d’impatience.

— Oh ! fit-il, votre ambition est fort louable, vous vous piquez de conquérir tous les cœurs ; depuis Lulu jusqu’à moi, il n’est personne ici qui ne vous adore.

— Son secret est bien simple, dit Mme de Mauserre ; elle passe sa vie à s’oublier pour penser aux autres.

— C’est précisément ce que je voulais dire, répliqua-t-il en vidant son verre.

L’instant d’après, il critiqua le nœud de ruban brun que Mlle Holdenis avait mis dans ses cheveux, il affirma que le brun et le gris n’allaient pas ensemble, que l’un est une couleur franche, l’autre une couleur sournoise, et il s’en remit à mon arbitrage. Je n’eus pas le temps de prononcer. M. de Mauserre lui reprocha d’être l’esprit le plus gloseur et le plus décisif qu’il eût jamais connu, et M. d’Arci rengaina son compliment ; il savait par expérience jusqu’où il pouvait aller.

Deux heures plus tard, nous étions au salon. Meta venait de sortir pour aller coucher Lulu. Un domestique entre, remet un pli à Mme de Mauserre. Elle l’ouvre, pousse un grand cri ; elle pleurait d’un œil, riait de l’autre. Elle se leva, et d’un pas chancelant courut se jeter au cou de M. de Mauserre ; ses sanglots étouffaient sa voix. Enfin elle réussit à dire : — Alphonse, me voilà libre.

Il se dégagea un peu vivement, la curiosité rend impatient. Il se saisit de la dépêche et fit un haut-le-corps : la surprise produit de ces effets. Puis il ouvrit ses bras à sa femme en s’écriant : — Il nous a bien fait attendre.

Comme vous voyez, madame, il est faux que le premier mouvement soit toujours le meilleur. Sur ces entrefaites, Meta rentra au salon, Mme de Mauserre s’élança vers elle, lui tendant le pli et lui criant : — Mais arrivez donc, mademoiselle !