M. d’Arci fit un geste d’impatience, et je crois qu’il lâcha un juron. — Nous battons l’eau et perdons notre temps, s’écria-t-il. J’accorde de grand cœur à M. Flamerin que l’ingénieux esprit de Mlle Holdenis n’est pas un de ces arbustes inutiles qui sont l’ornement des jardins ; j’y reconnais, comme lui, un de ces bons petits arbres fruitiers qui, moyennant quelques soins, un peu de pluie et beaucoup de soleil, rapportent gros à leurs propriétaires. Dieu la bénisse, elle et ses espaliers ! Nous ne nous sommes pas réunis pour discuter ses mérites savoureux ni ses grâces virginales. Notre vœu commun est de la renvoyer le plus tôt possible à son cher Florissant, à son humble et vertueux foyer, à son tendre père qui se plaint qu’en son absence ses jambons de Mayence ont perdu toute leur poésie, à ses charmants petits frères dont les sarraux tombent en loques depuis qu’elle n’est plus là pour ravauder leurs nippes sous le regard du Seigneur. Sommes-nous dignes de posséder cette colombe mystique ? Et qu’est-elle venue faire dans le pays des Philistins ? Je confesse, monsieur Flamerin, que vous êtes beaucoup moins intéressé que nous dans la bonne œuvre que nous méditons ; nous combattons, nous autres, pro aris et focis, mais vous portez à M. de Mauserre une si fidèle amitié qu’elle doit vous tenir lieu d’intérêt. Sommes-nous d’accord ?… Bien, je continue. Sans vouloir vous faire de reproches, mon cher monsieur, vous m’aviez affirmé sur l’honneur que mon beau-père, qui a cinquante-trois ans sonnés, avait désormais jeté toute sa gourme, et qu’il serait jusqu’à la fin de ses jours le plus raisonnable des hommes. C’est sur la foi de cette belle assurance que je me suis prêté à un raccommodement dont je n’ai eu d’abord qu’à me féliciter. J’eus l’agréable surprise de découvrir dans la femme qui lui a fait faire jadis la plus impardonnable folie une personne dont les sentiments élevés et délicats m’ont inspiré dès le premier jour autant d’estime que d’affection. Il ne me reste plus qu’une chose à souhaiter, c’est qu’ils puissent légitimer par un mariage en forme une union qui leur promettait un heureux avenir à tous les deux. Depuis hier, tout obstacle légal a disparu ; mais une lune rousse s’est levée sur les Charmilles, et nous voilà menacés d’une effroyable catastrophe. Ne haussez pas les épaules, le cas est grave : nous sommes en danger de voir le père de ma femme se déshonorer par un lâche abandon et conduire à l’autel la gouvernante de Lulu, laquelle aspire à devenir la gouvernante des Charmilles et de tout ce qu’il y a dedans.
— Merci de moi ! interrompis-je ; c’est prévoir les malheurs de bien loin.
— Faites-moi la grâce de m’écouter jusqu’au bout, reprit-il. Je suis un homme rassis, monsieur, et je n’ai pas l’habitude de m’émouvoir pour des affaires de bibus. Je vous affirme que mon beau-père est entièrement dégrisé de ses premières amours ; que dis-je ? si belle que soit encore Mme de Mauserre, elle a désormais pour lui une figure déplaisante, la figure d’une grosse sottise qui l’a empêché de devenir ambassadeur à Constantinople ou à Londres. Et voilà ce que c’est que de n’avoir pas la sincérité de se dire : Tu l’as voulu, George Dandin ! Pour son malheur autant que pour le nôtre, le ciel et M. Tony Flamerin ont attiré ici une de ces cafardes qui adressent des lorgnades aux nuages, et d’une main se palpent le cœur, tandis que l’autre interroge discrètement la poche du prochain. Sans parler de son talent pour préparer les tisanes et pour épousseter les placards d’une maison, cette bonne pièce a séduit notre diplomate en retraite par ses attentions, ses chatteries, ses flagorneries, ses propos sucrés, ses airs confits, les extases de son admiration et ses yeux de carpe pâmée, qui lui répètent du matin au soir, en haut allemand, qu’il est un grand homme. Libre à lui de lui déclarer sa flamme, libre à elle de se rendre à discrétion, ce sont leurs affaires, je n’y trouve rien à redire ; mais cette Maintenon au petit pied s’est mis en tête de se faire épouser. Elle jouera le dragon de vertu, elle le renverra toujours affligé, jamais désespéré, et vous verrez qu’irrité par ses rigueurs, si profond que soit le fossé, un jour ou l’autre il le franchira ; un peu de honte est bientôt bue. Accepter cette drôlesse pour belle-mère, serviteur ! C’est trop me demander, et je me propose d’aller trouver tantôt M. de Mauserre et de m’expliquer franchement et péremptoirement avec lui. De deux choses l’une : ou la donzelle quittera demain les Charmilles pour n’y plus revenir, ou dès ce soir nous aurons déguerpi, ma femme et moi. M. de Mauserre aime sa fille ; je me plais à croire que ma petite harangue lui fera quelque impression.
Mme d’Arci avait écouté avec chagrin ce discours un peu brutal, mais elle n’avait eu garde d’en rien marquer ; si elle aimait son père, elle se fût plutôt pendue que de contredire son mari. Elle me remercia du regard, quand elle m’entendit lui riposter en ces termes :
— Mon cher comte, vos prémisses me semblent excessives et vos conclusions bien aventureuses. M. de Mauserre a le tempérament mélancolique ; c’est un hypocondre qui n’a pas obtenu de la destinée ce qu’il en espérait et qui croit avoir à se plaindre de son injustice. Considérons aussi qu’il est à l’âge où l’amour n’est plus guère pour la plupart des hommes que le besoin d’une société selon leur cœur ; les femmes qui leur plaisent sont celles qui les plaignent ou les admirent, les amusent ou les consolent. Or il a plu au ciel et à un Américain qui s’ennuyait, car Tony Flamerin s’en lave les mains, d’envoyer ici une personne qui n’est ni une donzelle ni une drôlesse ; les injures n’ont jamais rien prouvé, et Mlle Holdenis est tout simplement une personne intelligente, adroite, insinuante, qui possède l’art d’entrer de plain-pied dans les sentiments des gens, dans leurs querelles avec la vie, et de les gratter où il leur démange. Je ne nie pas que le charme qui entraîne M. de Mauserre ne pût le mener très-loin, s’il s’y abandonnait, — ni que Mlle Holdenis ne soit une ambitieuse dont l’imagination caresse certains rêves qu’absout sa religion. Disons tout : si Mme de Mauserre venait à mourir d’ici à demain, peut-être auriez-vous peine à empêcher votre beau-père d’épouser la gouvernante de sa fille. Il a l’esprit trop libéral pour que les considérations de fortune et de naissance puissent le détourner de suivre ses penchants ; je ne connais pas d’homme plus affranchi de tout préjugé. Heureusement Mme de Mauserre est vivante, très-vivante, et M. de Mauserre est un homme d’honneur à qui sa parole est sacrée. Ce que je crains, mon cher monsieur, c’est une intervention maladroite, qui l’irriterait et gâterait tout. Il est de la race des superbes ; s’il se rend quelquefois à ses propres réflexions, il a peu d’égards pour les réflexions des autres, et son orgueil n’accepte jamais de leçons de personne. Pour l’amour de Dieu, renoncez à lui en faire. Vos explications trop sincères le pousseraient à de redoutables emportements de déraison, et peut-être accorderait-il à sa colère ce qu’il refusera sûrement à sa passion, puisqu’il vous plaît d’appeler ainsi un goût très-vif pour une personne qui, par grâce d’état, s’entend mieux que nous à lui tenir compagnie.
— Je crois que M. Flamerin a raison, s’empressa de dire Mme d’Arci en regardant son mari du coin de l’œil pour savoir ce qu’elle pouvait hasarder. Il est possible que nous voyions les choses trop en noir, mon cher Albert, et que le péril ne soit pas aussi imminent que nous le pensions. Cependant n’y a-t-il donc rien à faire, monsieur Flamerin ? Laisserons-nous la maladie suivre son cours sans essayer d’aucun remède ? Il nous en coûte de sentir l’ennemi installé dans la place, et il nous tarde de débarrasser mon pauvre père de sa demoiselle de compagnie, qui n’est pas une demoiselle d’honneur. Si l’intervention de M. d’Arci vous paraît dangereuse, adressons-nous à Mme de Mauserre. J’ai la certitude que ses représentations seront écoutées ; on ne s’est pas aimé pendant six ans sans qu’il reste un peu de feu sous la cendre. Allons la trouver, ôtons-lui son bandeau, guérissons-la de son aveugle confiance, qui est le vrai danger, et recherchons avec elle le moyen d’éconduire sans bruit de funestes yeux bleus qui nous présagent des tempêtes.
— Ah ! madame, vous me faites frémir, m’écriai-je. Ne voyez-vous pas que cette confiance que vous traitez d’aveugle et que je trouve adorable sera notre salut ? C’est par là que Mme de Mauserre tient en échec, sans s’en douter, les secrets manéges de Mlle Holdenis, et met M. de Mauserre hors d’état de rien vouloir, de rien espérer et même de rien désirer. Un homme de cœur trahira-t-il une femme qui croit en lui comme au Père éternel ? La désabuser, c’est vouloir tout perdre. Au premier mot que vous lui direz, elle n’aura plus sa tête, elle sera comme affolée d’inquiétude et de chagrin. N’attendez d’elle ni prudence, ni mesure, ni habileté ; elle éclatera et fera le jeu de l’ennemi. Singulier moyen de sauver une place assiégée que d’y pratiquer soi-même la brèche !
— Vous repoussez tout ce qu’on vous propose, me répliqua M. d’Arci d’un ton bourru. Tâchez du moins de trouver quelque expédient ; sinon j’en reviens à mon grand remède, c’est-à-dire à la mort-aux-rats.
— Je vous supplie de me donner carte blanche, lui répondis-je.
— Et que ferez-vous ?