— Peut-être… Mais rassurez-vous, je suis retenu ici par une affaire importante.
— Quelle est cette affaire, Alphonse ? De quoi s’agit-il ?
— Ce matin donc, poursuivit M. de Mauserre, en s’efforçant d’être calme, quand j’ai communiqué mon projet à Mlle Holdenis, elle n’a pu retenir un mouvement d’effroi, et m’a fait entendre que j’avais tort de m’éloigner. L’instant d’après, comme je la priais de rester quelques jours encore aux Charmilles, elle a mis pour condition que M. Flamerin s’en irait dès ce soir à Paris. Il y avait là, vous en conviendrez, de quoi me rendre curieux. Je suis retourné auprès d’elle cette après-midi ; je l’ai pressée, accablée de questions. Pendant plus d’une heure, je l’ai tenue sur la sellette, elle se plaignait que je la mettais à la torture. Enfin je suis parvenu à lui extorquer son secret ; mais une simple affirmation ne pouvait me suffire, il me fallait des preuves. Pour les obtenir, je lui ai promis solennellement que je ne me vengerais pas, et même que je partirais sans vous avoir parlé de rien. De telles promesses n’engagent point, et je serais incapable de tenir la mienne ; — vous savez qui je suis et ce que M. Flamerin peut attendre de moi.
— Vous ai-je bien entendu ? s’écria-t-elle. Vous vous vengerez de M. Flamerin parce qu’il a l’audace d’aimer Mlle Holdenis et de vouloir l’épouser ?
— Cette comédie est percée à jour, répondit-il, et ne peut plus vous servir. Tony s’y est si bien pris qu’il m’avait donné le change ; mais je vous répète qu’à cette heure je sais tout, et que j’ai en main la preuve qu’il est votre amant.
Elle demeura comme pétrifiée, n’en croyant pas ses oreilles et se demandant si elle rêvait. Elle répétait machinalement : — Vous avez la preuve que Tony !… Alphonse, êtes-vous dans votre bon sens ? — Tout à coup un trait de lumière traversa son esprit ; elle courut à sa table, ouvrit précipitamment son buvard.
— Je vous ai devancée, voici ce que vous cherchez ! lui dit M. de Mauserre, et à ces mots il tira d’un carnet et lui présenta le dangereux papier rose.
Mme de Mauserre m’a raconté qu’en ce moment elle avait senti son âme se déchirer en deux, partagée qu’elle était entre l’horreur d’une perfidie qui dépassait son imagination et la joie folle de découvrir que M. de Mauserre l’aimait encore assez pour être jaloux. Quand elle eut repris ses sens, elle s’élança sur un cordon de sonnette qu’elle secoua d’une main fiévreuse en disant : — Il faut que Mlle Holdenis vienne ici ; j’entends que ce soit elle-même qui vous explique tout.
Au bout de quelques minutes, Meta parut, et Mme de Mauserre fut étonnée, comme je l’avais été peu auparavant, du changement subit qui s’était fait dans son maintien et dans son visage. La tête haute, les lèvres serrées, le parler bref et rapide, le regard dur, elle avait l’attitude d’une personne qui vient de prendre une audacieuse décision et d’engager avec le sort une partie qu’elle est déterminée à gagner coûte que coûte. Mme de Mauserre l’examina un instant en silence.
— Je vous ai fait venir, ma chère, lui dit-elle, pour vous demander des nouvelles de votre mariage.