Elle se mit à gravir les marches du même pas qu’on monte à l’assaut ; ses pieds élastiques, vainqueurs, semblaient dire : Ce perron est à nous ! Je m’étais adossé à la balustrade ; les bras croisés, je l’attendais. Elle me regarda comme on regarde un inconnu ; c’était à croire qu’elle ne m’avait jamais vu, jamais parlé, qu’elle cherchait à deviner qui j’étais. Il n’y avait qu’un conteur de coquecigrues qui pût prétendre que la veille au soir elle m’avait donné par aventure un long baiser sur la bouche. Je n’eus pas la force de proférer un mot, elle me dépassait. Il m’eût été plus facile de l’étrangler que de lui parler.

Comme je regagnais ma chambre, Mme d’Arci, qui semblait fort agitée, me saisit par un bouton de mon habit, et m’entraînant au salon : — Que se passe-t-il donc ? me demanda-t-elle d’une voix tremblante.

— Je n’en sais rien, et le diable m’emporte si je me soucie de le savoir, lui répondis-je. Tout est possible, à commencer par l’impossible.

Je cherchai à m’esquiver, elle me retint. — Faites-moi la grâce de m’écouter et de me donner un conseil. Tout à l’heure, avec l’assentiment de M. d’Arci, je me suis présentée chez mon père pour lui offrir de l’accompagner à Florence. Mlle Holdenis lui tenait compagnie, ils ont passé toute l’après-midi ensemble, tantôt chez elle, tantôt chez lui. En traversant l’antichambre, je l’ai entendu s’écrier : « Fournissez-moi cette preuve, et je vous promets de ne pas me venger. » A ma vue, il s’est arrêté court, et, lorsqu’il a su ce qui m’amenait, il m’a priée de me retirer en disant : Je ne pars plus.

— Je vous répète que mon seul étonnement est de me trouver encore ici, repartis-je en colère, mais je n’y serai plus longtemps. Cette maison m’est odieuse, je suis las des femmes qui pleurent et qu’il faut consoler par des mensonges ; las des femmes qui mentent et dont il faut déchiffrer les rébus ; las de voir deux hommes qui ne sont pas des sots, souffrir qu’une plaisante mignonne leur passe à tour de rôle la plume par le bec ; las de mes écoles et des écoles des autres ; las enfin d’entendre tous les jours conjuguer le verbe partir : elle partira, je partirai, nous partirons, — et personne ne part, excepté moi, morbleu ! Reste qui voudra dans cet endiablé château, où je perdrais à la fin ma gaîté, ma jeunesse et mon talent.

Aussitôt je donnai l’ordre à un domestique d’aller retenir pour moi une voiture à Crémieu, et je remontai dans ma chambre, bien décidé à m’y tenir clos et couvert jusqu’à mon départ et à ne faire d’adieux à personne. Cependant, lorsque j’eus bouclé mes malles, il me parut impossible de m’en aller sans savoir ce qui était arrivé, quel prétexte avait inventé Meta pour m’éloigner, pourquoi M. de Mauserre, après nous avoir annoncé son départ, ne partait plus, et ce que signifiaient ces mots : « Fournissez-moi cette preuve, et je vous promets de ne pas me venger. » Je commençai à soupçonner qu’il y avait là-dessous quelque noire machination, et je me perdais en conjectures. Le soleil venait de se coucher ; je m’introduisis sans dire gare dans l’appartement de M. de Mauserre, que je n’y trouvai pas. J’appris d’un domestique qu’il était descendu chez sa femme, je m’y rendis ; une scène bien imprévue m’y attendait.

Mme de Mauserre s’était conformée à mes instructions ; elle avait passé l’après-midi au coin de son feu sans échanger un mot avec personne, et n’était sortie que pour faire une courte promenade en voiture. Elle venait de rentrer et avait encore son chapeau sur la tête, quand elle reçut la visite de M. de Mauserre.

— Alphonse, lui dit-elle, j’espère apprendre de vous-même que vous avez renoncé à votre voyage.

— Vous apprendrez de moi, lui répliqua-t-il, que l’homme le plus sûr de sa volonté est sujet à changer d’avis trois fois dans une journée. Ce matin, j’étais résolu à partir seul ; il y a deux heures, je comptais emmener Lulu…

— Et sa gouvernante ? interrompit-elle vivement.