Il avait l’air si malheureux que je lui répondis : — Qu’est-ce qui peut vous embarrasser ? Il me serait bien difficile aujourd’hui de vous refuser quelque chose.

— Je me suis rendu ce matin auprès de Mlle Holdenis, continua-t-il, pour lui annoncer mon départ et la prier de rester ici jusqu’à ce que Mme de Mauserre ait trouvé à la remplacer. Elle y a consenti par dévoûment pour ma fille, mais à une condition.

— Laquelle, je vous prie ?

— C’est que vous retournerez dès ce soir à Paris, attendu, ce sont ses propres paroles, qu’il lui est impossible de rester un jour de plus aux Charmilles avec vous.

Je demeurai abasourdi, hors de moi, suspendu entre le doute et la colère. Pendant deux ou trois secondes, le parquet me sembla rouler ou tanguer comme le pont d’un navire bercé par les vagues.

M. de Mauserre jouissait malignement de ma déconvenue. — Que lui avez-vous donc fait ? reprit-il. Je vous croyais dans les meilleurs termes, elle et vous. Je l’ai questionnée, elle s’est retranchée dans un impénétrable silence.

— Je ne suis pas plus instruit que vous, lui répondis-je en composant tant bien que mal mon visage, qui sans doute grimaçait un peu. Il n’importe ; ce soir même, je ne serai plus ici.

— Sans rancune ? me dit-il avec un retour d’affection. J’en use librement à votre égard comme envers un vieil ami ; mais savez-vous ? faites mieux, vous devriez attendre jusqu’à demain et m’accompagner à Florence.

— Oh ! pour cela, non, repartis-je. Je n’ai pas de recherches à faire aux archives, et il me tarde de me revoir dans mon atelier de Paris.

Il me quitta là-dessus, et, dès qu’il se fut éloigné, je courus cogner à coups redoublés à la porte de la nursery. Point de réponse. J’essayai de forcer la consigne ; le verrou était tiré et résista noblement à mes efforts. J’allai me secouer un peu sur la terrasse, j’en avais grand besoin. J’aperçus au bout du potager Lulu, qui n’était accompagnée que de sa bonne. J’en conclus que sa gouvernante était retenue dans son dortoir par quelque affaire ; je retournai à sa porte, mais je ne cognai pas : M. de Mauserre était avec elle, et ils causaient d’un ton fort animé. Je repassai une heure plus tard ; cette fois j’entrai, l’oiseau n’était plus au nid. Je remontai chez moi, je commençai à faire mes malles. Tout à coup j’avisai par la fenêtre mon invisible, qui était descendue chercher son élève dans le parc et la ramenait au château. Je dévalai en courant l’escalier, j’arrivai sur le perron comme elle était au bas, gourmandant une femme de chambre d’un ton hautain, qui contrastait avec sa modestie accoutumée. Son visage, ses sourcils, son attitude de Sémiramis, me frappèrent de stupeur. Quand elle eut fini de gronder, elle considéra quelques instants un épervier qui planait au-dessus du château en poussant des cris aigus. Elle serrait les lèvres et gonflait ses narines ; il me parut qu’elle aussi flairait une proie, qu’il y avait dans son cœur un épervier qui, ainsi que l’autre, avait faim, battait de l’aile et criait.