— Arrivez donc, Tony, me cria Mme de Mauserre. Il se passe ici des choses bien extraordinaires. Figurez-vous que vous êtes mon amant, que Mlle Holdenis l’affirme et que M. de Mauserre le croit !

Je me saisis du papier rose qu’elle me montrait du doigt. Après l’avoir parcouru des yeux : — L’homme, m’écriai-je, qui peut s’imaginer sérieusement que cette lettre m’a été écrite par Mme de Mauserre est un misérable fou.

Elle vint à moi, et commença d’une voix entrecoupée un récit que j’avais grand’peine à suivre. M. Mauserre nous interrompit : — Ce n’est pas ici le lieu de nous expliquer, me dit-il d’un ton d’autorité, — et il ajouta sur une note menaçante : — Sortons ; nous viderons notre différend tête à tête.

Mme de Mauserre courut se placer entre la porte et lui : — Mademoiselle, dit-elle à Meta, soutiendrez-vous jusqu’au bout un mensonge qui met deux vies en danger ?

Je m’avançai moi-même vers Meta ; elle ne put supporter mon regard, qui apparemment était aussi terrible que celui d’un juge en robe rouge. Je vis sa figure se décomposer par degrés. Son action était trop forte et trop pesante pour son courage, elle pliait sous le faix ; il me sembla que j’assistais à l’écroulement d’une volonté. Je crus que les jambes allaient lui manquer, et qu’elle tomberait sur ses genoux. Cependant elle réussit à se tenir debout ; elle conservait dans sa défaillance je ne sais quelle sombre fierté.

— Ne me regardez pas, madame, dit-elle à Mme de Mauserre, qui s’était approchée ; ne me parlez pas, ou je n’avouerai rien. Quoi que j’aie fait pour cela, je n’ai jamais pu vous aimer ; vous êtes riche et je suis pauvre, vous êtes belle, et je ne le suis pas, et il y avait une insolence cachée dans vos bontés. Il m’a semblé plus d’une fois que je ferais une œuvre méritoire en vous prenant votre bonheur, qui est l’injuste récompense d’une faute, et que vous avez le tort de trop montrer. Hier soir, votre joie m’a fait mal, et je suis sortie d’ici moins bonne que je n’y étais entrée. — Puis, s’adressant à M. de Mauserre : — Oui, monsieur, la vengeance que vous méditez serait un crime, car je mentais tout à l’heure ; mais n’avez-vous pas menti vous-même en me donnant votre parole que vous m’aimiez assez pour ne pas vous venger ?

A ces mots, elle se détacha de la muraille contre laquelle elle s’appuyait, et traversa la chambre pour gagner la porte. En passant devant moi, elle jeta un cri désespéré et balbutia : — Que ne suis-je morte, il y a huit jours, dans le lac Paladru !

Après qu’elle fut sortie, M. de Mauserre resta quelques instants immobile, sans couleur et sans voix. Était-il content ? était-il fâché ? Je soupçonne qu’il était l’un et l’autre. Il se trouvait dans la situation d’esprit d’un homme qui a découvert une grosse erreur dans son livre de comptes et qui refait son addition en se demandant comment il a pu se tromper, à la fois confus de sa méprise et satisfait de s’en être aperçu à temps. Ses yeux étaient cloués au plancher. Il les releva, et contempla la porte par laquelle venait de sortir et de disparaître à jamais un rêve que peut-être il regrettait ; j’imagine qu’il se consultait pour savoir par quoi il le remplacerait : la nature humaine a horreur du vide. Il est possible aussi que je m’avance trop, et qu’il ne sût pas lui-même où il en était. Ce qui est certain, c’est qu’il revint à lui, m’embrassa, et me dit d’une voix émue : — Me pardonnerez-vous jamais ?

— N’y comptez pas, lui répondis-je ; je me propose d’écrire un livre intitulé : De la bêtise des hommes d’esprit. J’ajoutai : Il y a ici quelqu’un dont l’indulgence vous est plus nécessaire que la mienne.

Et, le prenant par la main, je le conduisis vers Mme de Mauserre. Elle le regarda longtemps avec un sourire indéfinissable, puis elle fondit en larmes et me sauta au cou en s’écriant : — Il faut bien que je lui pardonne tout, mon bon Tony, parce qu’il a voulu vous tuer !