XII
Vous me faites l’amitié, madame, de m’accorder du talent ; mais vous avez toujours douté de ma sagesse. Je ne sais ce que vous en penserez tantôt ; je suis plus fier de ce que je vais vous dire que du meilleur de mes tableaux.
M. d’Arci avait passé la soirée dans ma chambre. Il était instruit de tout, et je vous assure que ses pieds ne touchaient pas à la terre. — Grâce à Dieu, nous en sommes quittes pour la peur, me disait-il. Il est donc vrai que le méchant fait quelquefois une œuvre qui le trompe. En vérité, Mlle Holdenis est plus candide que je ne supposais ; elle a rejoint innocemment ce qu’elle voulait disjoindre à jamais. Comment n’a-t-elle pas compris que la jalousie survit à l’amour et dans certains cas le ressuscite ? Prenez l’homme le plus dégoûté de son bien, et avisez-vous de crier au voleur ; il portera la main à sa poche.
— Il y a plus, lui répondis-je, M. de Mauserre vient d’éprouver qu’il n’est pas si facile qu’on pense de se débarrasser de ses souvenirs. Il nous arrive de les croire morts ; soudain ils sortent on ne sait d’où et nous happent à la gorge. Le mieux est de ne pas se brouiller avec eux.
— C’est possible, répliquait-il ; mais nous l’avons échappé belle. Ah ! la gredine ! — Et il se frottait les mains avec acharnement.
Il me quitta vers minuit. Tout ce qui s’était passé en moi et autour de moi depuis vingt-quatre heures m’avait si fort remué que, hors d’état de dormir, je renonçai à me mettre au lit. Je tournais et virais dans ma chambre, et je résolus de prolonger cet exercice jusqu’au matin. Je désirais assister du haut de ma tourelle au départ de Meta. Je sentais que jusqu’alors je ne reprendrais pas mon assiette, que je devais attendre, pour respirer plus librement, d’avoir vu de mes yeux disparaître au bout de la grande charmille la voiture qui emmènerait cette ennemie de mon repos. J’achevais à peine la lecture d’un chapitre fort déplaisant du livre de ma vie ; il me tardait de tourner le feuillet.
J’allais donc et je venais, essayant de penser au manteau de mon Boabdil ou à la théorie des couleurs complémentaires, et songeant à tout autre chose. Par intervalles, je m’accoudais sur la tablette de ma fenêtre. Je contemplais des massifs d’arbres qui se découpaient sur le ciel étoilé, une enfilade confuse de toits et deux girouettes que le vent faisait grincer ; — il me semblait que ces girouettes, ces arbres, ces toits se ressentaient d’une grande émotion dont ils tâchaient de se remettre, et que le château avait l’air effaré d’un poulailler qui a reçu la visite d’une fouine.
Tout à coup j’entendis gratter à ma porte ; je prêtai l’oreille. On gratta de nouveau ; je criai : Qui est là ? La porte s’ouvrit, et Meta Holdenis m’apparut, vêtue de sa robe grise et de sa guimpe en tulle plissé, sur laquelle à son ordinaire pendait une croix en cornaline. C’était sa toilette du matin ; mais je crus m’apercevoir que sa guimpe, dont la collerette lui caressait le menton, était fraîche, qu’elle l’avait tirée exprès d’un carton pour m’en faire les honneurs. Elle-même me fit l’effet d’une Meta toute neuve, que je n’avais pas encore vue. Son regard avait un éclat humide d’une douceur particulière ; ses yeux, qui avaient beaucoup pleuré, s’étaient comme dilatés par la souffrance : ils étaient si grands qu’ils mangeaient pour ainsi dire le bas de son visage et le contour un peu anguleux du menton. Le front nageait dans la lumière ; on eût dit que le chérubin de la douleur ou du repentir y avait versé une céleste rosée. La beauté est toujours semblable à elle-même ; il n’est rien de tel que les figures à caractère pour se renouveler sans cesse : ce sont des boîtes à surprise.
Madame, un artiste a comme tout le monde des colères, des indignations, des mépris ; mais sa colère est quelquefois à la merci de ses yeux. Il estime comme Bridoison que la forme est une grande chose, et il a des indulgences pour les crimes qui sont accompagnés de beaux effets de lumière. Mon premier mouvement fut de saisir un crayon et de dire à la singulière personne qui me rendait une visite nocturne : — Restez là, comme vous voici, debout sur le seuil de cette porte, et ne bougez pas avant que j’aie fini de vous croquer. — Je me ravisai : si nouvelle qu’elle me parût, mes souvenirs s’éveillèrent et la saluèrent en l’appelant par son nom. Je reconnaissais distinctement une taille svelte et souple que j’avais serrée dans mes bras, deux mains qui s’étaient posées sur mes deux yeux, une bouche à qui les baisers coûtaient aussi peu que les promesses.
Je détournai la tête et fis un grand geste très-expressif, qui voulait dire : — Allez-vous-en bien vite ! — Elle recula ; puis prenant courage, elle entra dans la chambre, dont elle referma la porte. Et la voilà seule avec moi et chez moi ! L’horloge du château sonnait deux heures.