— Que me voulez-vous ? lui criai-je brutalement. Ne voyez-vous pas que vous me faites horreur ?

— Ayez pitié de moi, me répondit-elle d’une voix brisée. Je veux, avant de partir, maudire ma faute devant vous et implorer à genoux mon pardon.

Elle se jeta sur une chaise, posa ses deux coudes sur la table, et avec une abondance de larmes et d’adjectifs dont je fus comme accablé, elle entama ce qu’elle appelait sa confession, c’est-à-dire un verbeux discours plein d’incohérences et de contradictions, où j’avais grand’peine à démêler la vérité du mensonge. Quoi qu’elle pût dire, elle se croyait à moitié sur parole ; c’était moins une âme fausse qu’une conscience faussée. Rompue de bonne heure à la gymnastique du sophisme, elle y avait contracté une funeste souplesse et l’habitude de se persuader tout ce qu’il lui plaisait. C’est une bonne chose que la gymnastique, madame ; mais il en faut user avec discrétion. Ne souffrez pas qu’on instruise vos enfants à se disloquer les membres, ni à marcher sur la tête, et ne permettez pas non plus qu’on fasse trop raisonner leur conscience. Plutôt lourdaud que jongleur ! si jamais je suis père, ce sera ma maxime.

Meta commença par battre humblement sa coulpe, se chargeant elle-même avec une impitoyable dureté et flétrissant sa conduite sans ménager ses termes. Elle en vint peu à peu, sinon à se disculper, du moins à plaider les circonstances atténuantes, à pallier ses torts, et ses excuses auraient été bien impudentes si elles n’avaient été bien naïves. Elle me dit que, lorsque M. de Mauserre s’était présenté auprès d’elle pour lui annoncer son départ, elle avait été piquée de la facilité avec laquelle il se résignait à la quitter, que sa coquetterie (elle employa ce mot) s’était révoltée, que soudain elle avait pensé au terrible usage qu’elle pouvait faire du papier rose, qu’elle en avait repoussé l’idée avec horreur, pour l’embrasser bientôt après avec une sorte de passion aveugle et irrésistible. Elle compara l’entraînement fatal auquel elle avait cédé à une sorte d’hallucination et à l’attrait mêlé d’épouvante qu’exerce un précipice sur le malheureux atteint de vertige ; elle conclut que c’était une épreuve que Dieu lui avait envoyée, qu’en la faisant succomber il avait voulu lui enseigner la vertu divine du repentir qu’elle ignorait encore.

Ainsi parlait-elle. Je vous le répète, c’était une conscience qui jonglait, un bandeau sur les yeux ; les boules partaient, sautaient, se croisaient dans l’air. Tony Flamerin eût applaudi, s’il n’eût préféré s’indigner.

— Fort bien, lui dis-je en l’interrompant. Désormais le voleur qui aura forcé un secrétaire alléguera qu’il était halluciné ; le fils qui poignardera son père se plaindra d’avoir eu le vertige ; le couteau avait son idée, la main a suivi, la volonté était absente, elle ne sera pas en peine de prouver son alibi. Ne condamnons ni les escrocs ni les assassins ; Dieu les a induits à mal faire pour les perfectionner par le repentir. Un point m’embarrasse : ce n’est pas assez de se persuader soi-même, il faut persuader son juge.

Elle m’interrompit à son tour, et tirant de sa poche une lettre qu’elle avait reçue de son père le matin : — Voilà ce qui m’a perdue ! s’écria-t-elle.

Je pris cette missive, qui était de poids, et j’en parcourus rapidement les premiers feuillets. M. Holdenis y donnait à sa fille des nouvelles circonstanciées de tout le pigeonnier, lui parlant au long de ses jeunes sœurs et de ses petits frères, et l’assurant, à ce qu’il me parut, que Hermann, aussi bien que Thecla, Aennchen, Minnichen et Lenchen faisaient de jour en jour de réjouissants progrès en idéalité. — « Figure-toi, ajoutait-il, qu’hier notre cher petit Niklas, après avoir regardé le ciel qui était pur comme ton cœur, s’est écrié : Bonjour le bon Dieu ! Cette naïve exclamation nous a émus jusqu’aux larmes, ta bonne mère et moi. »

Quelque intérêt que je portasse au petit Niklas, je lus plus attentivement la dernière page de la lettre, où il n’était plus question de lui. Elle était ainsi conçue :

« Les confidences que nous fait notre cher ange nous ont plongés dans une perplexité inexprimable. Qu’il y regarde à deux fois avant de se décider et de repousser les brillantes perspectives qui s’ouvrent devant lui. Tu nous insinues que ton cœur est pris ; je te réponds : Ne crois pas trop facilement ton cœur, chère enfant. A la distance où nous sommes l’un de l’autre, je suis embarrassé à te conseiller ; mais puis-je admettre que le ciel destine pour mari à notre Meta un artiste qui n’a pas d’autre dieu que son talent, et permets-moi d’ajouter, un homme qui s’est indignement conduit avec ton père, et ne lui sera jamais d’aucun secours ? Plus je songe à la combinaison de circonstances vraiment providentielles auxquelles tu dois de connaître M. de Mauserre, moins je peux me défendre d’y reconnaître un conseil mystérieux de la souveraine sagesse sur toi et sur cet homme distingué ; elle se propose sans doute de purifier son cœur et l’usage qu’il fait de ses biens. Les impies attribuent tout au hasard ; il n’y a point de hasard. Dieu t’a visiblement choisie pour faire luire sa lumière devant le monde ; ne serais-tu pas coupable envers lui, si, par complaisance pour un penchant irréfléchi de ton imagination romanesque, tu refusais la haute position à laquelle il semble te convier ? Cher ange, réfléchis beaucoup, et dans tes réflexions n’oublie pas ton pauvre père, qui t’embrasse comme il t’aime. »