L’effet que produisit sur moi cette lecture fut de tempérer ma colère par une douce gaîté. Il y avait longtemps que je n’avais lu de la prose de M. Holdenis, et ses petites théories providentielles me parurent cadrer à merveille avec son visage de prédestiné.

— Pourquoi m’avez-vous montré cette lettre ? demandai-je à Meta. Est-il possible que ce misérable chiffon de papier ait pu avoir la moindre influence sur vos décisions ? Que n’avez-vous fait comme moi ?

Et je déchirai les huit feuillets en menus morceaux ; je pris plaisir à voir voltiger dans la chambre cet essaim d’aimables papillons.

— Je tenais à vous prouver, me répondit-elle, que les apparences sont souvent trompeuses… Elle demeura court un instant, son écheveau s’embrouillait ; mais elle remédia bien vite à cet embarras de son esprit et de sa langue. Baissant les yeux, elle reprit : — Cette lettre ne vous prouve-t-elle pas que, si j’ai paru vous être infidèle, mon cœur ne l’a jamais été ? — Aussitôt, sans me laisser le temps de placer un mot, elle me raconta impétueusement qu’elle m’avait toujours aimé, qu’elle n’avait pu se consoler de mon départ de Genève, que mon image était demeurée gravée dans son cœur, qu’elle était venue aux Charmilles sur l’assurance qu’Harris lui avait donnée de m’y rencontrer. Puis elle se plaignit de moi et prétendit qu’elle n’avait pas su à quoi s’en tenir sur mes sentiments pour elle. — Je l’avais toujours pris sur un ton si léger, disait-elle, qu’elle n’avait jamais eu la certitude d’être aimée ; la déclaration un peu leste que je m’étais permis de hasarder dans le cimetière l’avait froissée ; en agréant les empressements de M. de Mauserre, elle s’était proposé d’exciter ma jalousie, sans prévoir les néfastes conséquences que ce jeu pouvait avoir ; bref, il y avait beaucoup de ma faute dans ce qui était arrivé, et la veille encore, après notre entrevue dans le parc, elle s’était demandé si j’étais bien sérieux, si je ne saisirais pas le premier prétexte venu pour me dégager de ma parole.

A ces mots, je partis d’un éclat de rire homérique, et m’étant installé dans un fauteuil, aussi loin d’elle que possible : — C’est trop fort, ma chère, lui dis-je. Vous verrez que le criminel, c’est moi ; que vous avez à vous plaindre de mes trahisons et de mes perfidies ; que l’autre soir, après vous avoir tendrement embrassée, je suis allé tout courant offrir à une autre femme mon cœur et mes lèvres. Ne pourriez-vous être sincère une fois dans votre vie et m’accorder que, si vous êtes plus sensible que tendre, vous êtes encore plus ambitieuse que sensible ? Le secret de votre conduite est dans le mot de la bohémienne. Convenez que les femmes de votre caractère ont la manie de courir deux gibiers à la fois, et que vous vous êtes amusée à coucher en joue tour à tour un lapin, qui est votre serviteur, et un lièvre qui s’est appelé tantôt le baron Grüneck, tantôt M. de Mauserre. Le lièvre a gagné pays ; je vous défie bien de rattraper le lapin.

Elle jeta un cri d’horreur, me somma de me taire, de ne pas insulter à son amour ; pourtant elle finit par avouer qu’il y avait une part de vérité dans mon explication. — Eh bien ! oui, je la confesse, s’écria-t-elle d’une voix déchirante, hier encore j’avais deux âmes qui se combattaient comme en champ clos. Dieu soit loué, l’une a succombé, le malheur l’a foudroyée ; il n’y a plus de vivant en moi que l’âme qui vous aime, qui est à vous tout entière.

Trois secondes après, avant que je m’en fusse avisé, elle s’était agenouillée à mes pieds, et j’eus beau me débattre, elle s’empara de vive force de mes deux mains. Que ne puis-je vous rendre les emportements de son éloquence ! Elle me fit les déclarations les plus tendres, les plus passionnées, que ma modestie se refuse à répéter, à savoir qu’elle m’adorait, qu’elle avait eu envers moi des torts inqualifiables ; — que, si je lui faisais grâce, elle emploierait sa vie à les racheter ; que je serais aimé comme jamais homme ne l’avait été ; que je ne me doutais pas des trésors d’enthousiasme et de dévouement que renfermait son cœur ; qu’elle ne vivrait, ne respirerait que pour moi ; que je serais son tout, son univers, son idéal et son dieu.

Au risque d’être taxé par vous de fatuité, j’oserai avancer qu’en ce moment elle était sincère ; j’ajoute que, sincère ou non, elle était étrangement belle, d’une beauté qui tenait tout à la fois du diable et de l’ange. La douleur et la passion semblaient modeler son visage comme le doigt du sculpteur la terre molle qu’il façonne ; il y avait sur son cou, sur ses joues, sur son front, un jeu d’ombres et de lumières dont je désespère de retrouver le secret. Dans la vivacité de son action, ses cheveux s’étaient défaits et se répandaient en désordre sur ses épaules ; sa guimpe aussi avait essuyé quelque avarie et laissait à mon regard une périlleuse liberté. Elle avait les lèvres ardentes ; ses yeux noyés ne quittaient pas les miens. Ils me disaient clairement : — Ne vois-tu pas que je suis à toi ? Fais de moi ce qu’il te plaira ! — Ils disaient aussi par manière d’a parte : — Si tu succombes à la tentation, tu me garderas, et je t’épouserai.

Ce fut, madame, un moment critique. J’étais fort ému, je respirais avec effort, ma tête s’allumait comme une rampe d’opéra, et je ne sais en vérité comment cette scène aurait fini, quand il arriva tout à coup… Madame, il arriva tout simplement qu’un des coqs du château se mit à chanter à gorge déployée dans son pailler, et sa voix claire, perçante, métallique et guerrière me fit bondir dans mon fauteuil. Je revis mon père à son lit de mort : il me regardait. Le coq chanta de nouveau ; j’entendis le tonnelier de Beaune qui me criait : Tony, la vie est un combat ; défie-toi de tes entraînements ! — Et, le coq ayant pour la troisième fois sonné sa fanfare, je contemplai fixement Meta ; il me parut que ses grands yeux limpides ressemblaient à ces beaux lacs africains aux eaux d’azur, dans lesquels il y a des crocodiles.