Elle m’observait avec anxiété, se demandant à qui j’en avais. Je la repoussai doucement, je me remis sur mes pieds, je la contraignis d’en faire autant ; je la pris par le bras, je traversai la chambre avec elle, j’ouvris la porte, je lui montrai du doigt le corridor, l’escalier et la lampe qui les éclairait. Elle eut une défaillance, elle en triompha sur-le-champ. Froissant ses cheveux dans ses mains, elle me cria d’un ton prophétique et comme saisie subitement des fureurs d’une sibylle : — Maudite soit la femme que tu aimeras ! — Cela dit, elle disparut comme un fantôme.

Trois heures plus tard, elle avait quitté les Charmilles, où son départ laissait quelques cœurs soulagés et une petite fille tout à fait inconsolable. En voyant s’ébranler la voiture qui emmenait sa gouvernante, la pauvre enfant perça l’air de ses cris.

Est-il nécessaire d’ajouter que M. et Mme de Mauserre sont mariés ? Lulu n’aura plus d’autre institutrice que sa mère, qui depuis son aventure est devenue un peu moins confiante et un peu plus matineuse. M. de Mauserre est rentré dans la vie publique par la députation ; il siége à la chambre dans la partie la plus raisonnable du centre droit, mais en ayant soin de voter quelquefois contre le gouvernement. On assurait l’autre jour qu’il était à la veille d’obtenir un poste considérable.

Une nuit de l’hiver dernier, je faisais route de Lyon à Valence, où j’allais voir un ami. Je partis de la gare de Perrache seul dans mon wagon, dont la lampe éclairait faiblement. Je rabattis mon bonnet fourré sur mes yeux, je m’allongeai sur un coussin, et je commençais à m’endormir, lorsque à Vienne trois femmes montèrent dans mon compartiment. A leur costume, je les reconnus pour des diaconesses protestantes, et par quelques propos, que je saisis à la volée, je crus comprendre qu’elles se rendaient en Italie pour y diriger une école évangélique. Elles étaient jeunes et fort jaseuses ; parlant allemand, elles ne firent pas difficulté de continuer leur conversation devant moi. Le visage enfoui dans le collet de ma pelisse, je ne donnais aucun signe de vie ; Dieu sait pourtant que je les écoutais.

L’une des trois paraissait exercer sur les deux autres le prestige d’une abbesse, et, quoique sa voix fût douce, elle avait un ton d’autorité où il entrait une nuance de hauteur. A propos de la dernière guerre, elle en vint à dire que les Français sont un peuple aimable, mais très-immoral et très-corrompu ; comme pièce à l’appui, elle rapporta et déposa qu’elle était entrée comme institutrice dans une maison française où se trouvait un peintre de grand renom ; que dès le premier jour il s’était permis de lui faire un aveu à la hussarde ; que le père de son élève, s’étant déclaré à son tour, avait tout mis en œuvre pour la séduire ; que ces deux coqs amoureux et fous de jalousie avaient failli se couper la gorge, et que, pour se soustraire à leurs obsession, elle s’était vue réduite à s’enfuir une nuit à travers mille périls, dont la grâce du ciel l’avait sauvée.

Quand le train atteignit Valence, la conversation avait cessé. Les deux plus jeunes de ces filles de Sion dormaient du sommeil de l’innocence ; la troisième, celle qui parlait si bien, les yeux à demi clos, rêvait à son passé ou à son avenir. Avant de descendre de wagon, je me penchai vers elle, et à sa vive surprise je lui récitai les deux premiers vers du Roi de Thulé, que je pris la liberté, — Goethe me le pardonne ! — de retoucher un peu : « Il y avait à Thulé, lui dis-je à l’oreille, une petite souris qui mentit jusqu’à son lit de mort. »

Es war ein Maüschen in Thule

Das log bis an das Grab.

Vous me demanderez, madame, si j’y pense encore à cette souris, et si dans le fond du cœur… Ceci est mon secret ; devinez. Vous me demanderez aussi ce qu’il faut conclure de mon histoire, car vous n’aimez pas les histoires qui ne concluent point. La mienne prouve qu’il est utile de savoir ce que signifie le chant du coq ; si mon père ne m’avait enseigné cette belle science, je ferais peut-être aujourd’hui le voyage de la vie avec une compagne bien distinguée, mais bien dangereuse. Ensuite mon histoire vous explique pourquoi, en m’offrant la main d’une charmante fille qui a des yeux célestes, vous m’avez mis en défiance. J’en conviens, les yeux célestes me font peur ; il y faut regarder de près et jusqu’au fond. Dieu vous bénisse, madame, vous qui n’avez pas deux âmes, et qu’il nous préserve à tout jamais des terrains glissants, des chemins à fondrières, des volontés flottantes, des caractères équivoques, des cœurs troubles et des consciences subtiles !

FIN