Mais, comme si les coups de canne des gentilshommes, les coups de hallebarde des suisses, les coups de bâton des valets, ne leur eussent pas suffi, les gens de lettres se traitaient souvent entre eux de la même façon. On eût dit qu’ils voulaient autoriser et perpétuer cet usage infamant, en donnant eux-mêmes un exemple dont ils n’avaient plus le droit de se plaindre qu’on abusât contre eux. Les discussions littéraires se vidaient presque toujours d’une façon plus ou moins analogue à celle que Boileau nous a dépeinte à la fin de sa deuxième satire sur un repas ridicule. Les faits que je pourrais citer ici ne sont guère moins nombreux que ceux du précédent chapitre, et la plupart offrent également une leçon de dignité littéraire, en montrant ces excès, d’une part presque toujours provoqués par des fautes dont ils sont le châtiment, d’autre part presque toujours punis eux-mêmes sur leurs auteurs par cette grande loi morale du talion, qui n’est que l’application pratique des paroles de l’Écriture : « Quiconque se sert de l’épée périra par l’épée. »

Nous trouvons, dans une ode burlesque réimprimée quelquefois à la suite des œuvres de Régnier, le récit d’un combat acharné qui eut lieu entre ce poëte et Berthelot, l’un des honteux ouvriers de l’égoût littéraire nommé le Cabinet satirique. Ce fragment d’épopée ne s’explique pas bien nettement sur les causes de la lutte ; mais sur la lutte elle-même, il est très-explicite. Régnier rencontre Berthelot dans le quartier des Quinze-Vingts :

Vers lui desdaigneux il s’avance

Ainsi qu’un paon vers un oyson,

Avant beaucoup plus de fiance

En sa valeur qu’en sa raison,

Et d’abord luy dit plus d’injures

Qu’un greffier ne fait d’escritures.

Berthelot, avecq’ patience

Souffre ce discours effronté,