Régnier porta de tant de façons la peine de cette algarade, que nous n’essayerons même pas de les énumérer. Quant à son adversaire, qui s’était si cruellement défendu, ce fut Malherbe, un des plus rudes et des plus cyniques héros de notre histoire littéraire, le chef de cette réforme poétique dont Berthelot était l’ennemi déterminé, qui se chargea de son expiation. Piqué au vif par la parodie que celui-ci avait faite de l’une de ses pièces, Malherbe s’en fut chercher un gentilhomme de Caen, du nom de La Boulardière, lui mit un cotret noueux dans les mains, et le chargea de sa réponse, dont l’ami s’acquitta en courrier fidèle et zélé.

C’est encore avec le bâton que le même rappelait au sentiment des convenances les confrères assez osés pour effleurer de leurs épigrammes la vicomtesse d’Auchy, sa favorite, qu’il voulait se réserver le privilége de tracasser et de battre à lui seul.

Et tout ceci ne l’empêchait pas, bien entendu, de se plaindre amèrement dans une de ses lettres à Peiresc (4 octobre 1627), des misérables qui l’avaient assassiné lui-même, c’est-à-dire moulu de coups, dans une circonstance sur laquelle il ne s’est pas expliqué clairement : on peut conjecturer, sans jugement téméraire, que c’était en retour de quelqu’une de ces méchantes boutades dont il était coutumier.

En parlant plus haut de Balzac, le prince des écrivains français, nous l’avons montré battu à plusieurs reprises, ou peu s’en faut. C’est qu’il avait battu lui-même. Rencontrant un jour par les rues d’Angoulême un avocat qui avait plaidé contre lui, il lui donna un coup de houssine, qu’il eût payé cher si les grands seigneurs de la ville n’eussent pris son parti.

On connaît sa querelle avec dom Goulu, général des Feuillants : la république des lettres se partagea en deux à cette occasion, et prit parti pour ou contre chacun des adversaires. Ce fut une véritable bataille rangée. Un jeune avocat provincial, du nom de Javersac, voulut profiter de la circonstance pour entrer lui-même en lice, et se faire connaître par un coup d’éclat : en conséquence, il se transporta à Paris avec un livre où il attaquait à la fois les deux ennemis, frappant à droite et à gauche avec plus de décision que de talent. Il s’était flatté de gagner la renommée par ce vaillant début, mais il y gagna tout autre chose qu’il n’attendait pas. Le 11 août 1628, à neuf heures du matin, il dormait encore dans le lit de sa chambre d’auberge, quand il se sentit réveillé en sursaut : c’étaient trois hommes qui le bâtonnaient à tour de bras.

Si l’on en croit Javersac, qui publia une relation de l’événement, et Charles Sorel, dans sa Bibliothèque françoise[22], l’écrivain outragé s’élança de son lit, l’épée en main, et poursuivit ses agresseurs jusque dans la rue, où cinquante personnes, ayant vu son arme ployer jusqu’aux gardes, à un grand coup qu’il donna dans la poitrine d’un de ces coquins, connurent qu’ils étaient revêtus de cottes de mailles. Mais Tallemant des Réaux, que nous trouvons toujours sur notre chemin pour ces aventures scandaleuses, ne raconte pas les faits d’une manière si honorable pour le jeune écrivain. Rien n’est plus contradictoire que les nombreux écrits suscités par cette affaire, et dont la plupart ont aujourd’hui disparu.

[22] Des Lettres de M. de Balzac, p. 133.

Dès le lendemain, on criait sur le pont Neuf, la Défaite du paladin Javersac ; et le titre ajoutait, pour donner le change sur le véritable auteur de l’attentat : par les alliés et confédérés du Prince des Feuilles[23]. Personne ne s’y trompa, et Javersac moins que personne, s’il est vrai surtout, comme il le rapporte, qu’un des satellites lui eût dit en le frappant : « On vous avait défendu d’écrire contre M. de Balzac. » On nomme même le gentilhomme (Moulin-Robert) que celui-ci chargea du soin de sa vengeance. Le lecteur voit que les écrivains, comme les grands seigneurs, avaient leurs séides pour ces opérations délicates.

[23] Dom Goulu, général des Feuillants, que Javersac avait attaqué, dans son livre, sous le nom de Phyllarque.

Cette facétie satirique, dont le récit concorde avec celui de l’auteur des Historiettes, se termine en disant que les amis de Phyllarque, « joints en ceci avec ceux du parti contraire, ont juré d’exterminer autant de Javersacs qu’il s’en présentera, et de faire voir aux mauvais poëtes qu’outre le siècle d’or, le siècle d’airain et celui de fer, qui sont si célèbres dans les fables, il y a encore à venir un siècle de bois, dont l’ancienne poésie n’a point parlé, et aux misères et calamités duquel ils auront beaucoup plus de part que les autres hommes. »