Les querelles entre gens de lettres avaient donc aussi leurs côtés dangereux, et ce n’est pas sans quelques réserves qu’on peut accepter ce mot du premier président, qui disait à Gilles Boileau, en l’excitant contre l’auteur de Christine, Ægidius Ménage : « Il y auroit du péril entre gens d’épée ; mais les auteurs ne versent que de l’encre. » S’il voulait dire simplement qu’une affaire d’honneur n’était point à craindre, cela était parfaitement vrai, et les écrivains les plus susceptibles d’alors semblent n’avoir pas soupçonné, au moins dans leurs disputes littéraires, ce mode de satisfaction pourtant si répandu : ils se bornaient à des vengeances plus humiliantes pour eux comme pour leurs adversaires. Le mot du premier président ne donne pas une haute idée de la grandeur d’âme et de la dignité de celui qui pouvait avoir besoin d’un tel encouragement.

En passant de la vie privée des auteurs à leurs livres, non pour y découvrir des renseignements particuliers sur tel ou tel fait, mais pour y chercher, dans le ton général et le caractère habituel de la polémique, la trace des mœurs, des usages, des tendances du temps, nous y retrouverons encore l’influence et la souveraineté du bâton. La même conclusion ressort avec la même évidence des faits et des écrits : les uns et les autres suivent une ligne parallèle ; ils se reflètent, pour ainsi dire, en se complétant, et ceux-ci sont comme le commentaire justificatif et l’appendice naturel de ceux-là. Le bâton se dessine à chaque page, dans toutes les attitudes : c’est le vengeur qui apparaît toujours aux moments solennels ; c’est le nec plus ultrà de l’argumentation dans les querelles entre écrivains. Les gladiateurs de plume, ainsi que les appelait Balzac, n’y allaient pas de main morte dans ces duels journaliers où l’on ne s’arrêtait point au premier sang ; et vraiment, à lire les aménités dont, à l’instar des Scaliger et des Scioppius, des Vadius et des Trissotins, le père Garasse et dom Goulu, Girac et Costar, voire Furetière et Scarron, etc., remplissent leurs ouvrages, à l’adresse de leurs adversaires, on se prend à trouver anodines et douceâtres les plus grandes violences de nos escarmouches littéraires ou politiques d’aujourd’hui. Scudéry, Cyrano de Bergerac et le romancier Vital d’Audiguier se vantaient d’écrire avec leurs épées : on dirait que leurs confrères écrivent avec un bâton taillé en guise de plume.

Le bâton était chose tellement dans les mœurs, qu’on l’employait comme un des ressorts de l’action, non-seulement dans les tragi-comédies, mais quelquefois même dans les tragédies de la première moitié du siècle. C’est ainsi que, dans la Rodomontade de Méliglosse (1605), le vieil Aymon, irrité, menace d’appuyer ses représentations de la même manière que le comte de Sault avait appuyé les siennes, et de frotter d’importance ses contradicteurs. J’aurais trop beau jeu de recueillir le même air partout où il se présente, dans les épigrammes, les romans, et surtout les comédies, où les coups de bâton forment, pour ainsi dire, la base même de l’intrigue : c’est là un des cachets de la littérature du temps, comme plus tard le seront tour à tour les tirades sur la tolérance, les descriptions de souterrains et de fantômes, les bonnes lames de Tolède, et les dames aux camellias. Je veux seulement rapporter quelques exemples, qui suffiront pour indiquer le ton général.

Voici d’abord le d’Artagnan littéraire, le matamore périgourdin : Cyrano, qui a l’épiderme très-irritable et qui ne peut souffrir la contradiction, ne rêve que d’assommer ceux qui lui déplaisent. C’est lui qui disait au comédien Montfleury, son ennemi intime : « Penses-tu donc, à cause qu’un homme ne te sauroit battre tout entier en vingt-quatre heures, et qu’il ne sauroit en un jour échigner qu’une de tes omoplates, que je me veuille reposer de ta mort sur le bourreau ? » Les coups de bâton pleuvent comme grêle dans ses Lettres, au point même que cet éternel refrain, qui ne manquait pas d’abord d’un certain agrément, finit par devenir des plus monotones, — comme je crains qu’il ne le devienne dans ce livre, sans qu’il y ait de ma faute. L’exemple suivant est assez caractéristique pour me dispenser de tous les autres : « On vous coupe du bois… car je vous proteste que, si les coups de bâton pouvoient s’envoyer par écrit, vous liriez ma lettre des épaules, et que vous y verriez un homme armé d’un tricot sortir visiblement de la place où j’ai accoutumé de mettre, monsieur, votre très-humble serviteur. » (A un comte de bas aloi.)[26].

[26] Voir encore Lettr. satiriq., II, 19, etc. ; édit. P. Lacroix, chez Delahays.

Saint-Amant réserve une correction semblable à l’imprimeur qui a donné une édition subreptice et fautive de ses œuvres :

Pour moi, je lui promets tant de coups de bâton,

Si jamais sur son dos je puis prendre le ton,

Qu’il croira que du ciel, qu’à sa perte j’oblige,

Il pleuvra des cotrets par un nouveau prodige[27].