un des neveux de l’abbé, dépêché peut-être par son oncle, s’en fut l’attendre un jour, pendant trois heures, avec une gaule choisie parmi les plus solides, à un endroit où il devait passer. Ménage eut la chance de sortir par une autre porte. Il n’avait point frappé, il ne fut point frappé lui-même, mais il s’en fallut d’assez peu pour le rendre plus sage à l’avenir.
Quant à M. de Boisrobert, qui donnait de semblables procurations à ses neveux, nous avons déjà vu, par avance, qu’il fut payé de la même monnaie, et nous n’avons pas à y revenir ici. Encore s’il s’en fût tenu au bâton, on eût pu, jusqu’à un certain point, y trouver une excuse, en se rejetant sur la force de l’habitude. Mais croira-t-on que, dans une discussion littéraire, il alla jusqu’à menacer d’un régiment des gardes Baudeau de Somaize, le futur auteur du Dictionnaire des précieuses, qui, sans se laisser intimider par cette formidable argumentation, lui répondit avec une dignité hautaine ?
Il semble, du reste, que ce dernier genre de discussion, tout étrange qu’il puisse paraître au premier abord, eût alors quelque tendance à se mettre à la mode parmi les auteurs ; car, à la même époque, nous en trouvons un autre exemple, encore plus caractérisé, dans la petite guerre de gros in-quarto qui s’engagea entre Costar et Girac, vers 1655, sur la tombe de Voiture. Les deux tenants commencèrent par s’accabler d’injures réciproques : c’était la règle ; mais bientôt Costar, non content d’avoir employé tout son crédit pour obtenir des magistrats que la parole fût interdite à son adversaire, n’hésita pas à invoquer, sous une forme transparente, l’intervention de la force armée, en le menaçant de lui faire expier ses attaques contre Voiture par les mains des officiers qui passeraient dans l’Angoumois, où résidait le vaillant champion de Balzac. Ce passage, où l’on appelait, en quelque sorte, les dragonnades à l’appui d’une thèse littéraire, mérite d’être transcrit in extenso.
« Sans mentir, dit Costar en parlant de son antagoniste, un homme de cette humeur est bien sujet à se faire battre : j’entends à coups de langue et à coups de plume, car nous ne vivons pas en un siècle si licencieux que l’étoit celui de ces jeunes Romains de condition, qui se promenoient par les rues tout le long du jour, cachant sous leurs robes de longs fouets pour châtier l’insolence de ceux qui n’approuvoient pas le poëte Lucilius, s’ils étoient si malheureux que de se rencontrer en leur chemin. »
Costar a beau prendre, par pudeur, quelques précautions oratoires, on voit bien, et on le verra encore mieux tout à l’heure, que, tout en battant Girac à coups de plume, il trouverait quelque satisfaction à le battre d’une façon plus solide. Il a peine à dissimuler l’admiration qu’il éprouve pour ces jeunes Romains de condition, et l’envie qu’il aurait de les imiter, en châtiant l’insolence d’un homme qui osait ne pas approuver entièrement le dieu Voiture, ni M. de Costar, son prophète :
« Néanmoins, poursuit-il en enflant sa voix, M. de Girac pourroit bien s’attirer quelque logement de gendarmes, s’il passoit des troupes par l’Angoumois ; et je m’étonne que lui, qui ne néglige pas trop ses intérêts, et qui songe à ses affaires, ne se souvienne plus du capitaine qui lui dit, il y a deux ou trois ans : « En considération de M. le marquis de Montausier, j’empêcherai ma compagnie d’aller chez vous, mais c’est à la charge qu’à l’avenir il ne vous arrivera plus d’écrire contre M. de Voiture. »
Que dites-vous de ce capitaine bel-esprit, qui menace d’un logement de soldats ceux qui n’admireront point M. de Voiture, et de Costar qui triomphe en rappelant ce beau fait ? Ce n’est donc point d’aujourd’hui, quoi qu’on en ait prétendu, que certains écrivains appellent les gendarmes à l’aide pour vider leurs discussions littéraires. Qu’on veuille bien en croire ces quelques pages, et qu’on ne nous offre plus trop légèrement pour modèle la bienséance et la dignité des polémiques du grand siècle. On se souvient de ce valet qui dit à Javersac, en le battant dans son lit : « C’est pour vous apprendre à écrire contre M. de Balzac. » Aujourd’hui voilà la même phrase retournée contre un partisan de Balzac. Toujours, on le voit, la loi du talion, et la justification du proverbe de l’Évangile !
« J’ai de la peine, continue encore ce rude jouteur, à deviner ce qui a pu rassurer si fort M. de Girac contre ces menaces, si ce n’est qu’il se soit imaginé qu’en devenant un auteur célèbre il n’auroit plus que faire de recommandation étrangère, et que son livre tout seul lui tiendroit lieu de sauvegarde inviolable aux gens de guerre… Si M. de Girac était mon ami, je lui conseillerais de prendre d’autres sûretés contre le capitaine partisan et vengeur des beaux esprits[25]. »
[25] Suite de la défense, p. 40-41.
D’autres écrivains se gourmaient entre eux et vidaient leurs différends à la force du poignet, comme ce sieur de Haute-Fontaine qui, dans un accès de colère et de dépit, pour se venger d’avoir été vaincu par le ministre Du Moulin dans leurs communes prétentions à une chaire de philosophie, lui écorcha à coups de poing tout le visage, si bien que ce dernier fut obligé de se faire mettre de la peinture couleur de chair sur les endroits lésés. Ce Haute-Fontaine était un rude gaillard, et Tallemant nous raconte encore qu’il donna un soufflet à un capitaine anglais qui médisait du roi de France, et que, dans une hôtellerie, il battit cinq ou six recors qui voulaient emmener quelqu’un en prison.