V
On ne s’arrêtait même pas toujours au bâton dans la réalité, non plus que dans les écrits : nous l’avons déjà vu pour l’Arétin, que le cynisme de son impudence devait, il est vrai, placer en dehors de la loi commune. Archiloque avait péri par le poignard. Quand l’abbé Cotin disait des poëtes satiriques qu’ils ont pour destin de mourir le cou cassé, il exagérait de bien peu, à supposer qu’il exagérât. A la manière dont on en usait souvent, le bâton eût pu suffire à lui seul pour justifier le vers de l’abbé Cotin et l’avertissement de Pradon à Boileau, tant il savait coucher son homme jusqu’au lendemain sur la place en lui rompant les membres, si bien que le mot d’assassinat, même dans son sens moderne, n’était guère trop fort pour des exécutions semblables. Mais, tout meurtrier qu’il fût, il ne le paraissait pas toujours assez à la colère vengeresse des grands seigneurs, qui avaient parfois recours à des armes plus sanglantes encore.
En 1651, le marquis de Vardes fit trancher le nez au pamphlétaire Matthieu Dubos, qui l’avait maltraité dans un de ses manifestes. Les laquais du marquis le saisirent, et, dit le facétieux Loret,
Coupèrent à coups de cizeau
Son très-infortuné nazeau,
Ce qui fait qu’après cet outrage
On peut dire de son ouvrage :
« Ce sont des discours mal tournez
D’un auteur qui n’a point de nez[29]. »
[29] Muse histor., l. II, lett. 29, 23 juillet 1651.