S’il sait renverser notre État

Comme il sait renverser la table.

[33] Muse historique de Loret, l. II, lett. 6e.

Beaucoup d’autres encore, témoins Guénégaud, Pontac, et tous ceux dont nous ne pouvons même citer les noms[34], sous peine de tomber dans des dénombrements plus longs que ceux d’Homère, avaient partagé le sort des poëtes, sans l’être en aucune façon. La suprématie du bâton était si bien établie par l’usage, que même quand il eût été plus facile et plus simple d’employer un autre instrument de correction, celui-là était le premier, le seul, pour ainsi dire, qui vînt à la pensée.

[34] Voir, par exemple, Tallemant, t. VIII, p. 84 ; t. IX, p. 16 et 17, etc.

Voilà bien des gentilshommes bâtonnés par des gentilshommes. Mais un gentilhomme bâtonné par un écrivain, c’est ce que nous n’avons pas encore vu jusqu’à présent, et ce qui arriva pourtant une fois. J’ai gardé ce trait pour la bonne bouche. Cet héroïque champion des gens de lettres, qui osa retourner la coutume établie, et venger la cause de la corporation sur le dos d’un homme de qualité, ne fut ni plus ni moins que Dulot, le héros des bouts-rimés, qui battit comme plâtre le marquis de Fosseuse, afin de pouvoir se vanter, — ce qui effectivement en valait la peine, — d’avoir bâtonné l’aîné des Montmorency, ou, du moins, celui qui se prétendait tel. Malheureusement, il y a un détail qui enlève beaucoup à la moralité de l’anecdote : c’est que ce poëte était fou, ou peu s’en faut. Peut-être est-ce pour cela que son exemple ne fut pas contagieux.

Dulot était ordinairement plus doux, poussant la bénignité jusqu’à souffrir des croquignoles pour un sou pièce ; mais il avait des alternatives de fureur : « Comment, monsieur, dit-il un jour avec indignation à l’abbé de Retz, vos laquais sont assez insolents pour me battre, — en ma présence ! »

En cherchant bien, nous pourrions trouver encore un ou deux autres traits analogues, mais moins avérés, par exemple celui de Tristan-l’Hermite qui se vante, dans son Page disgracié, d’avoir « frotté un peu rudement ses poings contre le nez d’un jeune seigneur de son âge et de sa force ; » mais on n’en peut rien conclure, car Tristan, un des rares écrivains d’alors qui n’eût pas plus peur d’une épée que d’une plume, avait titre de gentilhomme, et c’était comme tel qu’il se montrait si brave.

Ces façons tout à fait sommaires de soutenir sa cause à la force du poignet et de se faire justice soi-même étaient un reste des habitudes féodales, une dernière trace de l’ancien respect pour le droit du plus fort, qu’il se manifestât par le bâton ou par l’épée. Toute l’histoire du temps est pleine de témoignages à l’appui. Même en laissant de côté les duels, qui ne furent jamais plus fréquents, plus acharnés et plus meurtriers, en dépit de toutes les ordonnances, et qui se faisaient jour et nuit, sur la place Royale, sur le pont Neuf, en pleine rue, par-devant les habitants rassemblés en cercle, que de rapts, que de violences, que d’assassinats, admis en quelque sorte par les mœurs de l’époque, et que la justice laissait passer sans s’en préoccuper, sinon pour la forme ! Les Mémoires contemporains en fournissent mille exemples, qu’ils racontent sans la moindre émotion, comme des choses toutes simples, mais que nous sommes bien loin de trouver telles aujourd’hui. Voulait-on se défaire de Concini, et de Jacques de Lafin, qui avait révélé au roi le complot du maréchal de Biron, on les abattait en plein soleil, sur un pont, sans que personne s’en inquiétât. Saint-Germain Beaupré faisait assassiner Villepréau par son laquais, dans la rue Saint-Antoine. D’Harcourt et d’Hocquincourt proposaient à Anne d’Autriche de la débarrasser ainsi de Condé. Le chevalier de Guise n’hésitait pas davantage pour passer son épée à travers le corps du vieux baron de Luz, au beau milieu de la rue Saint-Honoré, comme son frère aîné avait fait auparavant pour Saint-Paul, et non-seulement ce crime demeurait impuni, mais il valait au meurtrier les plus chaleureuses félicitations des plus grands personnages[35]. La justice, en pareil cas, ne demandait pas mieux que de s’abstenir, par la raison que nous donne le continuateur de Scarron, dans la troisième partie du Roman comique[36], en parlant de la mort violente de Saldagne : « Personne ne se plaignant, d’ailleurs que ceux qui pouvoient être soupçonnés étoient des principaux gentilshommes de la ville, cela demeura dans le silence. » La justice intervint parfois sans doute avec solennité ; mais on peut voir dans les Grands Jours d’Auvergne, de Fléchier, quelle longanimité elle avait montrée d’abord, et ce qu’il avait fallu d’effroyables excès dans le crime pour la forcer à sévir.

[35] Lettres de Malherbe, 1er févr. 1613.