[36] Chap. VI.
Auprès de cela, qu’étaient-ce que de pauvres petits coups de bâton ? Les tribunaux, qui fermaient les yeux sur des faits d’une tout autre importance, se gardaient bien de déroger en s’occupant de pareilles misères. Cela était tout au plus justiciable des vaudevilles et des pièces satiriques.
VII
Et à propos de pièces satiriques, peut-être est-ce ici le lieu de parler avec quelque détail d’une facétie très-peu connue, éclose plus tard en Angleterre, à l’occasion d’un fait du même genre, et qui se rapporte d’assez près au sujet que nous traitons dans ce petit livre. Elle nous fournira une transition naturelle pour passer du dix-septième au dix-huitième siècle.
En 1737, on prétendit que Georges II, peu satisfait de quelques représentations de son ministre Walpole, le mit hors de son cabinet à coups de pied, ce qui, joint à l’emportement avec lequel ce prince, quelque temps auparavant, s’était livré au même geste à l’encontre de son propre chapeau, en présence de plusieurs personnes, inspira à Fielding l’idée de faire paraître dans une espèce de journal (the Common-sense), une Dissertation sur les coups de pied au derrière[37]. Nous allons extraire quelques passages de cette facétie à la manière anglaise, légèrement prolixe et décousue, et parfois peu attique, mais qui ne manque ni de finesse ni d’une certaine amertume vigoureuse et éloquente, quoiqu’elle ait perdu, avec son à-propos, beaucoup de son intérêt.
[37] Nous devons la communication de cette pièce à l’obligeance de M. Ludovic Lalanne, qui en a trouvé, dans la bibliothèque de Dresde, la traduction française, exécutée par un certain Dupal, pour le comte de Brühl, dont les livres et manuscrits devinrent, après sa mort, la propriété de la ville de Dresde. C’est cette traduction que nous reproduisons ici, avec quelques légères modifications exigées par la syntaxe.
« L’on m’a assuré, dit l’auteur, qu’il y avoit dans la bibliothèque de Ratisbonne un manuscrit des plus curieux intitulé : De Colaphis et Calcationibus Veterum (Des Coups de pieds et des Soufflets des anciens), mis au jour par le doctissime Van-Hoosius, et que, depuis quelques années, une copie de cet ouvrage avoit été apportée en Angleterre pour y être placée dans la bibliothèque royale de Saint-James, après avoir été revue et collationnée par le très-savant docteur Bentley, qui eut le soin de corriger une faute qui s’étoit glissée dans le titre. Il démontra que le substantif Colaphis pouvoit être une erreur du traducteur, et qu’ainsi l’on devoit lire De Calcationibus Veterum, ce qu’il traduisit en ces termes : Des Coups de pieds donnés au derrière des anciens, ce qui fait voir combien les sciences et les belles connoissances seroient défigurées, sans les soins que se sont donné d’aussi judicieux critiques. Je l’avouerai ingénûment, personne n’a tant souhaité que moi de faire un traité sur cette matière ; j’avois même commencé de parcourir les bibliothèques, et plus j’y réfléchissois et plus j’entrevoyois que la chose méritoit bien que l’on fît le voyage de Rome pour consulter celle du Vatican. Mais, comme mes occupations journalières me confinent entièrement dans mon cabinet, je me contenterai d’implorer le secours des savans de nos deux universités, dans l’espérance qu’ils voudront bien me communiquer les découvertes qu’ils feront sur ce sujet dans le cours de leurs lectures, afin que, si je remplis mon dessein, je puisse, avant de donner cet ouvrage au public, l’enrichir des fleurs les plus brillantes de l’antiquité. Je suis sûr que, si ce sujet étoit traité délicatement, il ne laisseroit pas de faire plaisir aux curieux. Pour y préparer mes lecteurs, je souhaiterois volontiers qu’ils fussent informés de certaine aventure concernant les coups de pieds au derrière qui furent donnés en dernier lieu : je crois que l’impression joviale qu’elle feroit sur les esprits contribueroit beaucoup à chasser l’humeur sombre et mélancolique qui domine parmi nous.
« Le théâtre est le miroir des actions du monde, et, pour peu qu’un homme ait de pénétration, il reconnoîtra aisément les mœurs et les goûts d’une nation par ce qui y est applaudi ou désapprouvé : or je me suis aperçu très souvent que des coups de pieds au derrière ont formé des scènes fort divertissantes, et singulièrement dans quelqu’unes de nos comédies modernes.
« Plusieurs de nos poëtes ont excellé dans ce genre ; par exemple, dans la comédie intitulée le Voyage du Jubilé, il y a une scène de coups de pieds, entre le chevalier Wildair et l’échevin Smuggler, qui est regardée comme la plus savante critique et le chef-d’œuvre d’éloquence le plus parfait. Une autre scène, où se donnent des coups de pieds, se trouve aussi dans la comédie du Vieux Garçon ; et, dans celle de l’Écuyer d’Alsace, on en voit une travaillée avec beaucoup de soin et avec la dernière délicatesse.
« De tous les comédiens que notre théâtre a produits, je n’en connois point qui ait reçu des coups de pieds au d……e d’aussi bonne grâce que notre illustre poëte lauréat (Colley Cibber).