IX
Et d’abord les gens de lettres eux-mêmes étaient encore bien loin de donner, dans leurs relations réciproques, l’exemple de la dignité et du savoir-vivre. Parmi ceux qui recoururent, au dix-huitième siècle, à cette brutale polémique en action, ils sont les plus nombreux : ce sont eux qui nous fourniront, en même temps que les victimes, la plupart des bourreaux. C’était sans doute, à le bien prendre, quelque chose de moins honteux d’être bâtonné par un confrère que par un profane : cela venait d’un homme du métier, d’un égal ; cela ne sortait pas de la famille. Mais je doute que l’enclume ait assez de philosophie pour se consoler, parce qu’elle est la sœur du marteau qui la frappe.
Les renseignements, sans nous faire absolument défaut pour la première partie du siècle, sont bien plus nombreux néanmoins pour la dernière moitié, où, parmi beaucoup d’autres recueils utiles, nous avons surtout, afin de nous instruire jour par jour, compulsé avec fruit ces inépuisables répertoires d’anecdotes scandaleuses, qu’on nomme les Mémoires de Bachaumont et la Correspondance secrète.
La première victime que nous rencontrons est Jean-Baptiste Rousseau. On connaît l’histoire des fameux couplets qui lui furent attribués, et dont les premiers, au moins, sont certainement de lui. Cependant c’était contre l’auteur de ces vers qu’il s’emportait, dans une lettre à Duché, du 22 février 1701, jusqu’à l’imprécation suivante :
Vil rimeur, cynique effronté,
Que ne t’es-tu manifesté ?
Nous eussions tous deux fait nos rôles,
Toi, d’aboyer qui ne dit mot,
Et moi, de choisir un tricot
Qui fût digne de tes épaules.