C’était lui-même que J. B. Rousseau menaçait, et ce fut contre lui que son vœu se réalisa. Ces malheureuses strophes lui valurent, à plusieurs reprises, des corrections du genre qu’il avait pris la peine d’indiquer. Autreau nous en rend témoignage dans la complainte à la façon populaire qu’il composa sur son ennemi, quand eurent paru les seconds couplets :

Or donc, ayant mordu quelqu’un

Qui n’était pas gens du commun,

Ces gens lui cassèrent les côtes

Avec une canne fort grosse,

Dont il eut très-grande douleur

Tant sur le dos que dans le cœur.

Plus tard encore, à la suite des derniers couplets, qu’on persista à lui imputer, quoiqu’aux yeux de la postérité impartiale il semble en être innocent, J. B. Rousseau eut la même humiliation à subir : « L’un des offensés, la Faye, dit en une docte et noble périphrase la Biographie Michaud, trouva la chose assez démontrée pour se permettre d’imprimer à l’auteur désigné l’ineffaçable affront d’une correction publique et personnelle. » Dans son Anti-Rousseau, gros pamphlet d’une effroyable violence, Gacon n’a pas manqué de revenir avec complaisance à ces exécutions odieuses, sur lesquelles pourtant ses propres souvenirs auraient dû le faire glisser légèrement.

Après J. B. Rousseau, le poëte Roy, par son orgueil et l’âpreté de son caractère, s’attira plus d’une fâcheuse aubaine. Un soir, vers 1730, il fut rencontré, dans un endroit propice, par Montcrif, auteur d’une Histoire des chats, contre laquelle il avait dirigé une sanglante épigramme. C’était peu de temps après avoir été battu à plates coutures par un cocher ; aussi le malheureux poëte, le corps moulu de sa dernière aventure et en flairant une nouvelle, tâcha-t-il de s’esquiver doucement. Ce fut en vain. Une minute après, Montcrif le pressait en un coin et le fustigeait de la belle manière, tandis que la victime, faisant contre fortune bon cœur, essayait d’adoucir son exécuteur par un bon mot : « Patte de velours, Minou ; je t’en prie, fais-moi patte de velours[39]. »

[39] Journal de Favart, 15 octobre, 1765. Correspondance de Grimm.