Qu’au moins une fois il vous serve[61].
[61] Mémoir. de Fleury, I, 172. Mémoir. secr., 2 octobre 1779.
Linguet ne rompit pas d’une semelle, et il n’en résulta rien autre chose. Cette plaisanterie indiquerait à elle seule, ce me semble, que le bâton, bien déchu de son pouvoir n’était plus un argument sans réplique aux yeux des écrivains.
Quelques années après, Cailhava était également menacé du traitement le plus infâme par un autre gentilhomme de la chambre, le maréchal de Richelieu, pour son ouvrage sur les Causes de la décadence du théâtre français. Ces messieurs avaient des manières à eux de protéger les intérêts des comédiens et leur propre honneur. Heureusement les choses n’allèrent pas plus loin pour Cailhava que pour Linguet.
Gilbert avait eu à se défendre contre des projets plus sérieux et dont l’exécution ne fut empêchée peut-être que par ses prévoyantes mesures. Après la publication de sa grande satire sur le dix-huitième siècle, en 1775, le duc de Fronsac, irrité de la noble hardiesse avec laquelle le poëte avait raconté et flétri, tout en taisant son nom, un des plus épouvantables exploits de sa carrière galante, s’écria qu’il le ferait assassiner. Pendant longtemps Gilbert ne sortit qu’accompagné de gens de la police. De pareils sentiments et de pareils desseins, hautement avoués contre lui, ne contribuèrent pas médiocrement sans doute à ébranler son imagination et à remplir son esprit, comme celui de Jean-Jacques, de visions et de terreurs sinistres[62]. Mais il n’était pas homme à céder à la peur, lui qui, nous apprend la Correspondance secrète, faillit se faire assommer par la foule enthousiaste pour avoir seul osé, après la représentation d’Irène, manifester publiquement son improbation au milieu du délire universel.
[62] Mémoir. secr., 23 nov. 1780.
A peu près à la même date, la plus célèbre courtisane de Paris, la demoiselle Duthé, forte de l’appui de grands seigneurs, jurait de faire entendre raison à cet énergumène. C’était une puissance que cette Duthé, et on jouait gros jeu de se mesurer contre elle. L’année 1775 marqua un des plus hauts termes de sa faveur. Cette année-là, Audinot avait fait jouer sur son théâtre populaire une pièce de Landrin (Les Curiosités de la foire Saint-Germain), où l’on tournait en ridicule la blonde et fade Laïs, ainsi que les plus fameuses des impures du jour. Là-dessus, grand émoi dans le camp des jeunes seigneurs débauchés, protecteurs de ces dames. Excités par elles, ils vont en corps trouver le directeur, et veulent le contraindre, par l’intimidation, à révéler le nom du coupable. Audinot, en présence des cannes levées sur sa tête, eut le courage de se taire. « Vous avez raison, lui dirent ces messieurs en se retirant, car, morbleu ! nous aurions fait mourir le drôle sous le bâton[63]. »
[63] La Gazette noire, 1784, in-8o, p. 176. Mémoir. secr., VIII, 86.
Pourquoi donc, disposant d’auxiliaires si redoutables et si dévoués, l’illustre courtisane eût-elle fait plus de façons avec un auteur de satires qu’avec un auteur de comédies ? Elle tenait trop à son honneur pour cela. Aussi, informée que Gilbert se préparait à donner une nouvelle production sur les mœurs des femmes du jour, elle conçut le projet d’organiser toutes ses compagnes en une troupe de bacchantes armées contre ce nouvel Orphée, et d’aller le fouetter elle-même en tête de la troupe. Mais le fracas des verges qu’on prenait soin de faire siffler à ses oreilles ne put ébranler la résolution de Gilbert.
Cette petite anecdote, répandue dans le public, donna naissance à une estampe où l’Amour était représenté administrant le fouet au poëte, tandis que le dieu des vers faisait signe, dans un coin du tableau, que ces verges étaient de roses, en prononçant ces mots qu’on voyait sortir de sa bouche : « Cela ne fait point de mal[64]. »