« M. de Stainville, disait l’acteur Clairval à son camarade Caillaud, me menace de cent coups de bâton si je vais chez sa femme. Madame m’en promet deux cents si je n’y viens pas. Que faire ? — Obéir à la femme, répondit Caillaud, il y a cent pour cent à gagner[58]. »
[58] Mémoires secrets, t. I, p. 143.
Une semblable menace, mais cette fois plus injuste, inspirait quelques années plus tard une tout autre réponse à l’avocat Linguet. C’était au sujet d’une affaire de madame de Béthune contre le maréchal de Broglie. Cette dame, soufflée par Linguet, avait déjà plusieurs fois plaidé sa cause avec un succès et un éclat extraordinaires. Aussi le maréchal, de fort mauvaise humeur, rencontrant l’avocat dans une des salles du Palais, ne put se tenir de l’apostropher sur un ton significatif : « Mons Linguet, songez à faire parler aujourd’hui ma dame de Béthune comme elle doit parler et non comme mons Linguet se donne quelquefois les airs de le faire ; autrement vous aurez à faire à moi, entendez-vous, mons Linguet ? — Monseigneur, riposta celui-ci, le Français a depuis longtemps appris de vous à ne pas craindre son ennemi. » Il était impossible, je crois, d’envelopper une plus fière réplique et une plus juste leçon dans une louange plus délicate[59].
[59] Corresp. secrète, t. I, p. 272.
C’était un terrible homme, en vérité, que cet universel Linguet, poëte, avocat, historien, pamphlétaire, industriel, journaliste, dont la plume ardente toucha à tout, souleva toutes les idées, remua toutes les questions, déchaîna tous les paradoxes, sans s’effrayer d’aucun nom, que ce nom représentât un homme ou une chose. L’obstacle irritait sa verve audacieuse ; la persécution enflammait son génie épileptique, toujours armé pour la bataille. Et cependant cet homme, qui n’épargna personne, et qui s’était fait autant d’ennemis qu’il écrivit ou plutôt qu’il fulmina de phrases dans ses journaux et ses mémoires, — sauf le soufflet qu’il reçut à Londres, en pleine rue (1784), de Morande, l’impudent auteur du Gazetier cuirassé[60], — ne fut jamais, que je sache, autrement maltraité qu’en paroles et en menaces. Il est vrai que celles-là ne lui manquèrent pas. Vraie salamandre, il vivait au milieu des flammes sans en être atteint : il détournait les coups par le sang-froid de son audace. Bien des gens, comme Dorat, s’emportaient à le traiter de coquin, et se posaient vis-à-vis de lui en capitaines Fracasse, la main levée pour la correction, qui, désarmés et vaincus, s’humiliaient au moment décisif.
[60] Courr. de l’Europe, no 19, du 8 mars 1785. Dans le tome IV de la Chronique scandaleuse, une facétie intitulée le Testament de Desbrugnières, inspecteur de police, renferme deux articles qui s’expriment ainsi : « Je lègue à M. Linguet… un coussin matelassé qui pourra lui être utile de plus d’une manière. — Je lègue au rédacteur du Courrier de l’Europe (Morande, ou son correspondant, le chevalier Drigaud), tous les coups de bâton qui me seront dus au jour de mon décès. »
Dans la grande querelle qui, en 1779, divisa tout le Théâtre-Français et ses habitués, entre mademoiselle Sainval aînée et madame Vestris, l’avocat, ayant pris vivement le parti de la première contre la seconde, que soutenait son amant, le maréchal duc de Duras, gentilhomme de la chambre, s’avisa d’appeler celui-ci le bâtonnier du théâtre, par allusion au bâtonnier de l’ordre des avocats, arbitre suprême et tyrannique contre lequel il avait eu souvent à combattre. Le grand seigneur n’était pas endurant ; il lui fit donc transmettre cet avis comminatoire : « Que M. Linguet veuille bien s’abstenir de parler désormais de moi, autrement je lui promets de justifier à son égard le titre de bâtonnier qu’il me donne. — Eh ! tant mieux, répliqua en souriant le déterminé libelliste, qui pour tout au monde n’eût pas laissé perdre l’occasion d’un bon mot, je serais bien aise de lui voir faire usage de son bâton une fois en sa vie. » Et le lendemain la réponse, recueillie au passage par quelque versificateur à l’affût, comme il en fourmillait alors, circulait en épigramme à double tranchant, sous forme de quatrain :
Monsieur le maréchal, pourquoi cette réserve
Lorsque Linguet hausse le ton ?
N’avez-vous pas votre bâton ?