L’auteur des Fausses Infidélités était un homme aussi poltron que violent, orgueilleux et égoïste. « Ayant eu une querelle littéraire dans une maison avec M. le marquis de Villette, la dissertation a dégénéré en injures, au point que le dernier a défié l’autre au combat, et lui a dit qu’il irait le chercher le lendemain matin à sept heures. Celui-ci, rentré chez lui et livré aux réflexions noires de la nuit et de la solitude, n’a pu tenir à ses craintes. Il est descendu chez un nommé Solier, médecin, homme d’esprit et facétieux, demeurant dans la même maison, rue de Richelieu, et lui a exposé ses perplexités et demandé ses conseils. « N’est-ce que cela ? Je vous tirerai de ce mauvais pas : faites seulement tout ce que je vous dirai. Demain matin, quand M. de Villette montera chez vous, donnez ordre à votre laquais de dire que vous êtes chez moi et de me l’amener. Pendant ce temps, cachez-vous sous votre lit. » Le lendemain, on introduit M. de Villette chez M. Solier, sous prétexte d’y venir chercher M. Barthe : « Il n’y est point, mais que lui veut monsieur le marquis ? » Après les difficultés ordinaires de s’expliquer, il conte les raisons de sa visite : « Vous ne savez donc pas, monsieur le marquis, que M. Barthe est fou ? C’est moi qui le traite, et vous allez en voir la preuve. » Le médecin avait fait tenir prêts des crocheteurs. On monte, on ne trouve personne dans le lit ; on cherche dans tout l’appartement. Enfin, M. Solier, comme par hasard, regarde sous le lit ; il y découvre son malade : « Quel acte de démence plus décidé ? » On l’en tire plus mort que vif. Les crocheteurs se mettent à ses trousses, et le fustigent d’importance, par ordre de l’Esculape. Barthe, étonné de cette mystification, ne sait s’il doit crier ou se taire. La douleur l’emporte : il fait des hurlements affreux. On apporte ensuite des seaux d’eau, dont on arrose les plaies du pauvre diable. Puis on l’essuie, on le recouche, et son adversaire ne peut disconvenir que ce poëte ne soit vraiment fou. Il s’en va, en plaignant le sort de ce malheureux. Du reste M. Barthe a trouvé le remède violent, surtout de la part d’un ami[54]. » Je le crois sans peine. Il fallait, ce me semble, avoir bien piètre opinion d’un homme pour entreprendre de le sauver ainsi.

[54] Mémoir. secrets, t. IV, p. 28.

Une dernière mystification d’un genre analogue. Nous cédons la parole à Collé : « M. Grotz, gazetier d’Erlang, dans la principauté de Bareith, s’était avisé d’insérer dans sa Gazette quelques gaietés contre le défunt roi de Prusse (Frédéric-Guillaume I, celui qui corrigeait, au besoin, sa fille à coups de canne, comme ses capitaines). Un bas-officier des troupes de ce prince, qui faisait à Erlang des recrues pour Sa Majesté prussienne, reçut ordre de ce monarque de donner cent coups de bâton à ce joyeux gazetier, et d’en tirer un reçu. L’officier, pour s’acquitter plus sûrement de sa commission, imagina de proposer au sieur Grotz une partie de plaisir hors la ville. Après avoir, pendant quelques semaines, fait liaison avec lui, et s’être attiré quelque espèce de confiance, il lui exposa donc, dans cette partie, les ordres qu’il avait reçus de son maître, à quoi le gazetier répliqua qu’ils étaient trop amis pour qu’il les exécutât. L’officier lui témoigna, en apparence, sa répugnance à cet égard, mais qu’au moins fallait-il qu’il parût qu’il lui eût donné les coups de bâton en question, et que pour cela il était nécessaire qu’il lui en donnât un reçu. Ce fut avec bien de la peine qu’il détermina le sieur Grotz à lui délivrer un récépissé aussi extraordinaire ; cependant il lui fut expédié en bonne forme par le gazetier. Aussitôt que l’officier en fut nanti, il lui déclara qu’il était trop honnête homme pour accepter le reçu d’une somme qu’il n’avait pas remise, et, ayant fait entrer quelques soldats de sa recrue, il la compta lui-même sur le dos du gazetier, à qui il fit la révérence ensuite, et qu’il laissa[55]. »

[55] Journal, t. I, janv. 1751.

X

L’enchaînement des idées nous a fait dévier un peu de notre point de départ, dans le dernier chapitre. On se souvient que nous y passions en revue les gens de lettres bâtonnés par les gens de lettres. Malgré ce pernicieux exemple donné par ceux qui auraient eu le plus d’intérêt à s’en abstenir, les gentilshommes n’abusèrent pas autant du bâton qu’on eût pu le craindre dans leurs relations avec les auteurs, et ils en auraient certainement moins abusé encore, si ceux-ci n’eussent pris soin, en quelque sorte, de les entretenir eux-mêmes dans cette habitude.

Le premier mouvement des grands personnages, en rapport avec des inférieurs récalcitrants, bien roturiers surtout, était encore de s’écrier, comme M. de la Croix, à l’encontre du commis qui osait faire des observations en sa présence : « Ne me donnera-t-on pas un bâton pour châtier ce drôle[56] ? » ou de faire comme le comte de Charolais qui, mécontent de son fermier Ménage, s’en fut le trouver, et lui dit : « Je te défends d’entrer dans les sous-fermes, et, si je sais que tu y acceptes quelque intérêt, soit directement, soit indirectement, je te fais donner cent coups de bâton tous les mois. N’approche pas, ne réplique point, ou je charge mes gens de te payer la rente tout de suite[57]. »

[56] Mémoir. secr., IX, 19.

[57] M. de Choiseul-Meuze fit mieux encore : s’étant embarrassé dans un fiacre (février 1783) il commença par rouer le cocher de vingt à vingt-cinq coups de canne, puis il le larda à coups de dard, pour le punir d’avoir osé se défendre avec son fouet. Mais il n’en fut pas quitte si aisément qu’il l’avait cru. Vers la même époque, le marquis de la Grange frappa si brutalement de sa canne un cocher qui l’avait froissé contre un mur, qu’il le blessa grièvement : il aurait été pendu sur-le-champ par le peuple indigné, sans l’intervention de la garde. On lit, dans les Nouvelles à la main, Mss. de Pidansat de Mairobert (Bib. Mazar. H, 2803, H), à la date du 17 janvier 1773 : « Le nommé Longueil, un des graveurs des plus célèbres, a percé, ces jours derniers, d’un coup d’épée un cocher, sous prétexte qu’il ne voulait pas se ranger, et il a été conduit en prison ; le cocher en est mort. Cet artiste est un brutal, et c’est la troisième aventure de ce genre qui lui arrive. » La condition des cochers, comme celle des poëtes, a bien changé aujourd’hui : on ne les tue plus comme cela ; ce sont eux, au contraire, qui tuent les bourgeois tracassiers pour les mettre à la raison.

Leur langage était à peu près le même, lorsqu’ils avaient affaire à des gens de lettres et à des artistes, mais en général ils se bornèrent aux menaces. Le bâton jouait entre leurs mains le rôle de l’épée de Damoclès : il ne tombait pas souvent, quoiqu’il parût toujours sur le point de tomber.