Mystifié, battu, croquignolé,

dit une complainte du temps qui roule sur ses infortunes. Un jour ses amis du Caveau, s’inspirant peut-être de la comédie de Brécourt : le Jaloux invisible, qui repose sur une donnée analogue, parvinrent à convaincre le crédule petit homme qu’il pouvait se dérober aux regards, en se frottant le visage d’une certaine pommade fournie par un philosophe cabalistique. Il se soumet à l’opération, et reçoit avec extase les coups de poing, les verres de vin qu’on lui jette à la figure, les assiettes qu’on lui lance dans les jambes, persuadé que ce sont là autant de preuves de l’efficacité de la pommade. Il fallut, pour le désabuser, que son père, chez qui il s’était introduit, oint du précieux baume, pour dévaliser son secrétaire, lui démontrât à coups de bâton qu’il n’était pas suffisamment invisible[51].

[51] Journal de Favart.

Une autre fois, dans un des bals masqués de l’Opéra, (1768), Poinsinet fut victime d’une mystification plus cruelle encore : « Différentes demoiselles des quadrilles, à la tête desquelles était mademoiselle Guimard, ont entouré le poëte, qui n’était point masqué, et, sans dire gare, sont tombées sur lui à coups de poing, à qui mieux mieux. En vain le pauvre diable, qui n’osait se revenger, demandait pourquoi on le tourmentait ainsi : « Pourquoi as-tu fait un méchant opéra ? » lui répondait-on en chorus. Et les coups de pleuvoir de nouveau sur lui comme grêle. Cette farce assez bête a attiré tous les spectateurs, et n’en est pas moins désagréable pour le sieur Poinsinet, qui a eu beaucoup de peine à s’échapper, roué, moulu de coups, maudissant sa gloire, et sentant combien, une grande réputation est à charge[52]. »

[52] Mémoir. secr., t. III, p. 296.

Car, hélas ! comédiens et comédiennes se mêlaient aussi de bâtonner les auteurs, et c’était encore là une guerre civile, sinon entre frères, du moins entre cousins. Mademoiselle la Prairie rompit plus d’une fois sa mignonne cravache sur le dos des folliculaires assez hardis pour l’offenser : il est vrai que cette demoiselle était la maîtresse du prince de Soubise, et que les habitudes des gentilshommes devaient avoir déteint sur elle.

Une curieuse anecdote, qui nous a été conservée dans les annales de l’histoire du théâtre, nous démontrera mieux encore comment s’y prenaient ces vindicatives personnes pour se faire respecter par la plume mordante et licencieuse des écrivains d’alors.

Favart venait de donner la Chercheuse d’esprit au théâtre de la foire Saint-Germain (20 février 1741) : cette pièce se terminait par une série de treize couplets chantés par tous les personnages. Un jeune auteur, dont on ne nous a pas conservé le nom, trouva charmant de parodier ces couplets, en les retournant contre les comédiennes, qu’il n’épargna guères. Celles-ci se réunissent aussitôt en assemblée secrète pour délibérer sur la punition du coupable. Le lendemain, notre bel esprit, tout fier de son exploit, se pavanait à l’amphithéâtre. Mademoiselle Brillant, qui s’était mise à la tête du complot, va s’asseoir à côté de lui, et, engageant l’entretien sans affectation, le comble de politesses et porte sa chanson aux nues : « Vous ne m’avez pas ménagée, dit-elle, mais je suis bonne princesse et j’entends raillerie. Je ne me fâche pas quand les choses sont dites avec tant de finesse et d’esprit. Il y a de mes compagnes qui font les bégueules : je suis bien aise de les désoler. Il me manque deux ou trois couplets : voulez-vous me faire l’amitié de venir les écrire dans ma loge ? » Le jeune homme, flatté de ces louanges, et ne soupçonnant pas le piége, la suit sans hésiter. Mais à peine était-il entré, que toutes les actrices, armées de longues poignées de verges, fondent sur lui et l’étrillent impitoyablement. Peut-être l’auraient-elles fouetté jusqu’à la mort, car que ne peut un cénacle de femmes en fureur ! si l’officier de police, accouru aux clameurs déchirantes du patient, n’eût, à grand’peine, mis fin à l’exécution. Aussitôt délivré, le malheureux auteur, sans prendre le temps de se rajuster, fendit la foule attirée par le bruit, et courut, toutes voiles dehors, jusqu’à son logis, au milieu des huées. Trois jours après, il s’embarquait pour les îles, et jamais depuis on n’en eut de nouvelles[53].

[53] Desboulmiers, Hist. de l’Opéra-Com., t. II, p. 33. — Lemazurier, Galerie des acteurs du Th.-Fr., II, 49.

C’est encore là une mystification, qui n’est pas sans rapport avec celle de Poinsinet, mais qui tourne beaucoup trop au tragique pour qu’il nous soit possible d’en rire. S’il fallait absolument s’amuser de quelqu’une de ces farces, non-seulement bêtes, comme les appellent les Mémoires de Bachaumont, mais encore plus ignobles et plus humiliantes, nous choisirions, malgré sa cruauté, celle dont Barthe fut victime en 1768.