[79] Vie de Voltaire, par Condorcet. — Voltaire, par Eug. Noël, p. 37.

Se venger ainsi des insolences d’un grand seigneur, voilà ce qui ne serait jamais venu en tête à un auteur du dix-septième siècle, fût-ce à M. de Boissat, qui avait pourtant sur Voltaire trois grands avantages, en pareil cas, puisqu’il était académicien, gentilhomme lui-même, et bretteur de première force.

Il devait être donné au duc de Chaulnes de dépasser encore le chevalier de Rohan, dans sa querelle avec Beaumarchais, en 1773. Le noble pair soupçonnait l’écrivain d’être préféré par une actrice de la Comédie-Italienne, mademoiselle Ménard, qu’il protégeait. Haut et puissant personnage, d’une violence de caractère égale à sa force corporelle, il entra en fureur quand il apprit que le fils d’un horloger, un petit écrivain de drames bourgeois et larmoyants, était son rival en amour, et forma le projet de le tuer, jurant, avec des serments effroyables, qu’il voulait boire son sang et lui arracher le cœur à la force des dents. Il faut lire dans le livre de M. de Loménie[80] les détails ignobles de la bataille de porte-faix engagée par le grand seigneur contre l’auteur d’Eugénie, les soufflets et les coups qu’il commence par donner, dans un fiacre, au poëte Gudin de la Brenellerie, l’ami de celui-ci, sa lutte à bras-le-corps contre Beaumarchais dont il déchire le visage et arrache la peau du front, enfin vingt autres particularités non moins monstrueuses que je n’ai point le courage de rapporter ici, tant elles me soulèvent le cœur de dégoût. Et, le dimanche suivant, il osait, dans le foyer de la Comédie-Française, demander à haute voix le silence, pour raconter sa conduite, et la justifier à sa façon[81]. Mais le rang et le nom du duc de Chaulnes, les ménagements singuliers apportés par un timide commissaire de police dans sa déposition sur cette affaire, ne purent sauver le pair de France d’un emprisonnement au château de Vincennes, en vertu d’une lettre de cachet.

[80] Beaumarchais et son Temps, t. I, ch. X.

[81] Nouvelles à la main, Mss., de Pidansat de Mairobert, 18 février 1773.

Le 8 juin 1781, Mozart, que son patron, l’archevêque de Saltzbourg, traitait habituellement comme le dernier des laquais, fut jeté à la porte par le comte d’Arco, avec un coup de pied, et il écrivait à son père que, partout où il rencontrerait celui-ci, il lui rendrait la pareille[82].

[82] Biographie nouvelle de Mozart, par Otto Jahn. 3e volume.

Nous verrons mieux encore. Voici, par exemple, non plus un grand poëte qui demande raison à un gentilhomme d’un indigne outrage, non plus un artiste illustre dont le sang bouillonne aux insultes d’un manant titré, mais un simple valet de comédie, devenu auteur par la suite, qui bâtonne un maître des requêtes et soufflette un marquis. Ce hardi bouffon toujours prompt à la riposte, de la langue ou de la main, se nommait Dugazon.

M. Caze, fils d’un fermier général, et maître des requêtes, comme nous venons de le dire, était amoureux de madame Dugazon, avec laquelle il entretenait un commerce clandestin. L’acteur finit par s’en douter, et, non content d’avoir forcé le jeune homme, en lui mettant le pistolet sur la gorge, de lui rendre les lettres et le portrait de sa femme, il se vengea par un procédé qui semble un ressouvenir d’une scène de son répertoire, celle où Scapin frappe à coups redoublés sur le sac où s’est caché Géronte. Laissons parler encore ici les Mémoires secrets[83] :

[83] XII, p. 86, 18 août 1778.