« Il y a quelques jours qu’après la Comédie Italienne, M. Caze, se trouvant sur le théâtre, Dugazon l’aperçoit, laisse s’écouler la foule, et, dans un moment où personne ne le regardait, il applique presto un ou deux coups de canne sur les épaules du maître des requêtes, puis se remet en posture. M. Caze se retourne, voit son rival, fait des menaces. On ne sait ce que cela veut dire, on approche. Dugazon, sans se déconcerter, lui demande qu’il s’explique. Le magistrat, perdant la tête de rage, lui répond qu’il est un assassin qui vient de lui donner des coups de canne. L’acteur le persifle, prétend que cela n’est pas possible, qu’un histrion comme lui n’aurait jamais cette effronterie ; bref, n’y ayant pas de témoins, cela n’a pas d’autres suites. Jusqu’à présent, il n’y a guère de quoi rire ; mais ce qu’on ne pardonne pas au sieur Dugazon, c’est que, s’enhardissant du succès de son rôle…, il s’est vanté des coups de canne, dans différents soupers, et en présence de beaucoup de spectateurs. »

La seconde aventure fut plus grave et dut encore son origine à la conduite fort légère de madame Dugazon. En ce temps-là, l’adorateur en titre de la dame était le marquis de Langeac, de triste renommée. Irrité d’une expression injurieuse dont l’avait qualifié le comédien dans une lettre de reproches à sa femme, le marquis prétendit, en plein salon, devant une réunion nombreuse, qu’il le rouerait de coups de bâton. Comme il disait ces mots, entre Dugazon qui va droit à lui, et s’enquiert poliment du jour où il se propose de le traiter ainsi, afin de se mettre en mesure de lui répondre avec la même arme. M. de Langeac lance un soufflet à l’acteur qui se jette sur lui, le lui rend à usure, et ne se fût pas arrêté de sitôt, si on ne les eût séparés[84].

[84] C’est sans doute la même aventure qui se trouve racontée, avec quelques variantes, dans Bachaumont (XIV, p. 58), et la Chronique scandaleuse, I, p. 3. Un fait qui montre mieux que celui-là combien les acteurs commençaient à se relever, dans leurs rapports avec les grands personnages, c’est la réponse, pleine à la fois de dignité et de présence d’esprit, adressée par Carlin au prince de Monaco, qui l’avait interpellé en scène pour lui reprocher de laisser trop longtemps à ses genoux, dans une situation dramatique, l’actrice Caroline dont il était épris. Au temps où le marquis de Sablé souffletait Dancourt sur la scène, la chose eût paru toute simple ; mais cette fois ce fut l’acteur qui humilia le prince, et le public, par ses huées et ses applaudissements, donna tort au prince et raison à l’acteur.

La chose en resta là. On prétendit que M. de Langeac ne pouvait se mesurer avec un baladin. Il était habitué, d’ailleurs, à pareilles aventures, et quelques années avant, en 1771, il avait reçu avec la même résignation une grêle de coups de pied et de coups de poing administrés par Guérin, chirurgien du prince de Conti, qu’il avait traité de gredin et menacé de faire bâtonner par ses gens, parce que celui-ci avait regardé sa maîtresse d’une façon qui ne lui plaisait pas. Aussi, comme on demandait ce qu’il allait faire du soufflet de Dugazon : « Parbleu ! dit un plaisant, il le mettra avec les autres. »

En 1780, on vit un maçon venir interpeller en plein tribunal un conseiller au parlement, son débiteur, dont il ne pouvait se faire payer, et, peu satisfait de ses paroles évasives, lui donner deux soufflets dans le sanctuaire même de la justice.

Un conseiller au parlement souffleté par un maçon ; un marquis ayant le brevet de colonel et chevalier de Saint-Louis, battu à plates coutures par un chirurgien et un valet de comédie ! Il fallait que la Révolution fût bien proche !

On ne me fera pas l’injure de croire que j’ai rapporté ces scènes dégoûtantes pour les approuver. Je ne les raconte que comme symptômes des temps. Ce sont des documents qu’il n’était guère permis de passer sous silence dans ce travail. Duels ou bâtonnades, nous n’aimons guère plus les uns que les autres : c’est encore et toujours le triomphe de la force, et qu’importe qu’elle soit aujourd’hui pour les écrivains, puisqu’elle peut demain, et avec le même droit, se retourner contre eux ? Mais, du jour où la loi se prononce pour les auteurs opprimés, de ce jour seulement ils peuvent lever la tête, parce que ce n’est plus une vengeance individuelle, c’est la justice qui leur vient ; ce n’est plus un fait sans conséquence, le fait du hasard, de la brutalité, du courage d’un homme ; c’est la sanction officielle et la consécration de leurs droits, de leur dignité morale. Ils peuvent ne pas avoir pour eux la force périssable du corps, ils ont la force impérissable de l’opinion et de la pensée publique.

Cette consécration fut lente à venir. Elle était inscrite depuis longtemps sans doute dans la théorie ; mais, de la théorie à l’application, il y a souvent plus loin que de la coupe aux lèvres. Je ne sache pas que la loi, chargée de sauvegarder contre la violence les intérêts des moindres citoyens, eût fait une exception pour les poëtes ; mais l’usage se chargeait souvent de compléter les lois et d’y introduire des amendements singuliers : c’était l’usage qui semblait avoir définitivement concédé aux gentilshommes le droit de bâtonner les écrivains à merci.

Une des premières fois que nous voyons la justice intervenir ouvertement dans ces débats, pour faire son devoir, ce fut, vers 1770, à l’occasion de Fleury, c’est-à-dire d’un simple comédien, encore peu connu. Un soir, en revenant de jouer Tancrède sur le théâtre de Versailles, il se vit assailli par une nuée de jeunes gens armés de bâtons. Il s’agissait encore d’une rivalité d’amour, la grande source de la plupart des aventures de ce genre. On voulait le punir d’avoir été préféré par une actrice, que convoitaient tous les officiers du lieu. Fleury était brave : il se défendit comme il put, tandis que son domestique criait au secours. La patrouille arriva et prit cinq jeunes gens qu’elle conduisit en prison. Ils appartenaient à de grandes familles, et faisaient partie de la maison du roi, mais Louis XV lui-même, résistant à toutes les supplications dont on le circonvint, voulut que la justice eût son cours. On peut voir dans les Mémoires de Fleury[85] tout ce que tentèrent près de lui les parents des accusés et le duc de Duras pour l’engager à abandonner sa plainte, et comment l’histrion fit honte aux gentilshommes, en allant leur dire dans la prison :

[85] T. I, ch. VIII, éd. in-12.