« Messieurs, vous avez voulu m’assassiner… Venez me combattre l’un après l’autre, ou soyons amis. »
Que le rédacteur de ces piquants Mémoires ait, à son insu, donné une couleur un peu trop épique à cette scène ; que, par une réminiscence théâtrale, il ait drapé son héros à la façon d’Auguste pardonnant à Cinna, c’est possible, et je le veux bien. Mais il n’en est pas moins vrai que l’opinion publique et celle même de la cour s’étaient prononcées en sa faveur, et qu’il n’eût tenu qu’à lui de faire condamner par-devant tribunal les auteurs du guet-apens. C’est tout ce qu’il nous faut.
Dix ans plus tard, un danseur de l’Opéra, Nivelon, obtenait la même justice, pour avoir été battu par M. de Clugny, qui lui avait cassé sa canne sur le corps. Et pourtant le délit semblait excusable, car Nivelon s’était permis de mystifier M. de Clugny et de répondre insolemment à ses représentations, sans doute peu civiles. De plus, fils lui-même d’un homme qui avait rempli les plus hautes fonctions dans l’État, c’était en compagnie des fils de deux ministres que ce dernier s’était vengé de la sorte, ce qui n’empêcha pas que, sur la déposition du danseur et de ses camarades, l’affaire prit une grave tournure, et que le roi exila impitoyablement le coupable[86].
[86] Mémoir. secr., t. XV, p. 298, 25 août 1780.
On sait la réponse de Piron à un grand seigneur, qui, reconduisant une personne de qualité, le rencontra à la porte de son appartement. Celle-ci s’arrêtait par politesse pour laisser entrer l’écrivain : « Passez, passez, fit l’amphitryon, ce n’est qu’un poëte. » Piron n’hésite pas : « Puisque les qualités sont connues, dit-il, je prends mon rang. » Et il va devant, en mettant son chapeau sur sa tête. Il n’y avait pas là une simple boutade sans conséquence et sans portée : c’était, en quelque sorte, la proclamation ex abrupto des droits de l’homme du poëte et de l’écrivain. Il avait fallu, si je l’ose dire, toute une révolution littéraire et politique à la fois pour rendre ces quelques mots possibles, sans que le grand seigneur chargeât son suisse de jeter l’insolent à la porte à coups de hallebarde.
Du reste, ceci n’est pas un fait isolé dans la vie de Piron. Malgré ses folies de jeunesse et l’extrême licence de quelques-unes de ses productions, malgré ses démêlés bouffons surtout avec les gens de Beaune, où il faillit plus d’une fois faire connaissance avec le bâton, et avec mieux que cela, on sait qu’il eut l’orgueil de sa profession et qu’en général il porta haut la conscience de la dignité des lettres. Dans sa Métromanie[87], au moment où Baliveau lève la canne sur son neveu l’auteur, celui-ci désarme d’un mot l’irascible capitoul, qui confesse son tort, et il part de là pour plaider aussitôt la cause de l’écrivain et pour montrer, dans une brillante et chaleureuse apologie, la noblesse de la profession littéraire. Puis, dans une des scènes suivantes, Piron nous montre son poëte tirant l’épée pour demander raison d’une insulte ; et, personne ne l’ignore, c’était lui-même que l’auteur avait peint dans le principal personnage de sa comédie.
[87] III, sc. 7.
Poursuivons encore, et nous verrons le mouvement des esprits se dessiner de plus en plus dans le même sens. Cette fois c’est Sedaine qui se trouve en présence de M. de la Ferté, intendant des Menus, le même que nous avons déjà rencontré plus haut. Après la représentation de son opéra-comique intitulé Albert, sur le théâtre de Fontainebleau, Sedaine, mécontent de la mise en scène de la pièce, se livra à des réflexions amères, qui, rapportées au grand seigneur, enflammèrent sa bile. Il arriva furieux, criant : « Où est Sedaine ? — La Ferté, dit résolûment celui-ci, Monsieur Sedaine est ici. Que lui voulez-vous ? » On peut juger de ce que devint un dialogue entamé sur ce ton. Le poëte-maçon tint tête à l’intendant des Menus, et répondit à ses injures avec une dignité hautaine, lui disant, assure-t-on, les vérités les plus dures. Au dix-septième siècle, M. de la Ferté, qui n’était pas d’humeur facile, comme nous l’avons vu, eût brisé sa canne sur l’audacieux rimailleur qui osait parler si fièrement à un homme, doublement son supérieur par sa naissance comme par ses fonctions. En 1786, les courtisans s’égayèrent aux dépens de la Ferté ; l’Académie ne s’abstint de réclamer une réparation d’honneur pour son membre que parce qu’elle l’estima suffisamment vengé par l’approbation de la reine ; enfin celle-ci, après avoir écouté la justification de M. de la Ferté, ne lui répliqua que par ces paroles caractéristiques : « Lorsque le roi et moi parlons à un écrivain, nous l’appelons toujours Monsieur. Quant au fond de votre différend, il n’est pas fait pour nous intéresser. »
Du mot de Piron, commenté et confirmé par ce mot de la reine, date l’émancipation de l’homme de lettres. Dès lors on le met à la Bastille, — ou on le guillotine, — lorsqu’on croit avoir à s’en plaindre, mais on ne le bâtonne plus. Il y a là un incontestable progrès.
Ce n’a point été sans une profonde répugnance que j’ai remué toutes ces ordures du siècle, qui donnent à cette partie de l’histoire littéraire et artistique la physionomie d’un égout : il m’a fallu la conviction de faire une œuvre méritoire en portant la lumière au milieu de ces turpitudes de tout genre, qui doivent nous instruire en nous humiliant, nous autres écrivains d’aujourd’hui. Plus d’une fois j’ai senti une violente tentation de soulever la tête au-dessus de ces miasmes, pour respirer un air plus pur en meilleure compagnie, et je tiens à constater ici, pour qu’on ne m’accuse pas d’un pessimisme systématique, que je l’aurais pu sans beaucoup de peine. Il est des vies littéraires, comme celle de Vauvenargues, qui semblent faites exprès pour consoler les regards attristés, par la réunion des plus hautes qualités morales, et du respect qui en est la récompense : il est bon, à la suite de cette excursion à travers les mœurs souillées du dix-huitième siècle, de s’arrêter un moment à un nom pareil, qui suffit à purifier ces pages. De ces vies découle une leçon qui doit être jointe à toutes celles dont ce petit livre abonde. Voilà le type du véritable écrivain, et celui-là n’a jamais été et ne sera jamais le héros d’une chronique scandaleuse comme celle qu’on vient de lire.