En êtes-vous bien sûr, monsieur le censeur ?

III

Après ces réflexions et ces détails préliminaires, entrons droit au cœur du sujet, au beau milieu de ce siècle qu’on est accoutumé à regarder comme l’ère du décorum et de la dignité solennelle dans les mœurs, aussi bien que dans les lettres.

A tout seigneur tout honneur : nous commencerons donc par l’Académie, quitte à revenir sur nos pas, au besoin. Il s’agit d’une petite aventure arrivée à l’un de ses premiers membres, M. de Boissat, surnommé l’Esprit, pour sa facilité à faire des vers latins, et l’auteur aujourd’hui fort ignoré de l’Histoire négrepontine. On apprit un jour, à Paris, que cet écrivain, connu par ses duels, venait d’être bâtonné d’importance par les valets du comte de Sault, lieutenant du roi dans le Dauphiné. Boissat, dit-on, au milieu d’un bal où il se trouvait déguisé en femme, n’avait pas parlé avec le respect séant à madame la comtesse, dont la colère voulut une vengeance. Il avait eu grand tort, j’en conviens ; néanmoins, au lieu d’accepter le châtiment de son audace, comme on s’y attendait sans doute, avec l’humilité et la résignation convenables, la victime eut le mauvais goût de se redresser sous l’outrage et d’exiger à grands cris une réparation d’honneur. C’est qu’aussi ce n’était pas un de ces piètres rimeurs de balle, un de ces petits auteurs sans nom, à qui il ne pouvait rester d’autre ressource que de secouer les oreilles en semblable occurrence : M. de Boissat était gentilhomme de la chambre de Gaston d’Orléans, comte palatin de par le vice-légat d’Avignon, et ancien militaire. De plus, sa qualité d’académicien lui était montée à la tête : il y avait trois ans à peine que le docte corps était formé, et ses membres se trouvaient alors dans toute la ferveur, et, si je l’ose dire, dans la lune de miel de leur noviciat. Il ne voulut donc pas souffrir que l’illustre assemblée fût ainsi avilie dans sa personne, et il lui en écrivit aussitôt, espérant qu’elle engagerait Richelieu, son protecteur, à venger un pareil affront.

Ce fut une grosse affaire, dont le retentissement ne s’apaisa pas sans peine. Il faut savoir gré à l’outrage de son insistance, et l’en honorer d’autant plus, que cet exemple est presque unique alors.

Enfin, au bout de treize mois de négociations et de pourparlers, on parvint, grâce à l’intervention de la noblesse dauphinoise, à étouffer le scandale. Boissat eut sa réparation, savamment réglée de point en point, comme eût pu le faire le plus habile de nos arbitres sur les questions d’honneur. On alla même jusqu’à mettre un bâton (toujours le bâton), entre les mains de l’offensé, pour en user comme bon lui semblerait, suivant les termes du procès-verbal, sur le dos des valets qui l’avaient frappé, et qui se tenaient agenouillés à ses pieds. Mais Boissat se montra magnanime et n’usa pas de la loi du talion.

On peut, si l’on en est curieux, voir les pièces du débat dans l’Histoire de l’Académie, de Pellisson. Ce fut, à ce qu’il paraît, d’après le désir du battu lui-même que les documents authentiques furent insérés dans la première édition de cet ouvrage ; mais il demanda qu’on les supprimât dans la seconde. « Si j’étais en la place du libraire, écrit à ce propos Tallemant, je garderais dès à présent ce qui reste, je ferais une seconde édition, et je vendrais sous main les premières, car on dira : « Je veux des bons, je veux de ceux où sont les coups de bâton de Boissat. »

M. de Bautru, gentilhomme et académicien comme M. de Boissat pourtant, n’y fera pas tant de façons pour se laisser battre. Il est vrai que, avant d’être académicien et gentilhomme, M. de Bautru était surtout une espèce de bouffon qui avait encore plus de malignité que d’esprit. Parvenu aux charges les plus élevées à force d’adresse et de bons mots, il s’attira mainte cuisante et verte réponse par l’intempérance de ses propos. « Mon Dieu, disait Anne d’Autriche au coadjuteur, dont le caustique personnage s’était permis de plaisanter avec fort peu de retenue, ne ferez-vous pas donner des coups de bâton à ce coquin qui vous a tant manqué de respect ? » La reine était bien ingrate, car c’était pour l’amuser que son bouffon avait manqué de respect à M. le coadjuteur ; mais il semblait qu’elle considérât cette correction comme une spirituelle épigramme, une réponse légitime et toute naturelle, parfaitement appropriée aux saillies du satirique bel-esprit.

Bien des gens, du reste, se chargèrent de riposter de cette façon à Bautru, qui reçut presque autant de coups de bâton qu’il avait donné de coups de langue. Sans la reine mère, qui jugea à propos de le protéger en cette circonstance, le pied de M. de Montbazon, — et quel pied ! comme disait le pauvre bouffon effrayé, — eût vengé sur lui les traits piquants de l’Onosandre dirigés contre l’épaisse stupidité de ce personnage. On vit même un jour madame de Vertus se placer commodément à l’une des fenêtres du pont Neuf, pour contempler le marquis de Sourdis qui administrait en son nom, et par suite d’une délégation officielle, une rude volée de bois vert à l’infortuné.

Le pont Neuf ! Combien d’exécutions de ce genre n’a-t-il pas dû voir ! C’était la patrie favorite des faiseurs de gazettes, de pasquins et de couplets satiriques : ce devait être aussi la terre classique et la patrie des coups de bâton. Combien d’autres, si le pont Neuf parlait, n’en pourrait-il pas citer encore, à côté de Bautru et de ce bon gros Saint-Amant qu’on y trouva un matin, roué, moulu, à moitié mort, tant les laquais de M. le prince, qu’il avait eu l’imprudence de chansonner, mettaient de zèle à venger leur maître !