LE DRAME D’OTTERSWEYER.
C’était mercredi dernier, par une de ces journées meurtrières où le soleil change les wagons en rôtissoires. Il faisait un temps à ne pas mettre un Cafre dehors. J’avais pris un billet pour Carlsruhe, et je cuisais consciencieusement dans mon coin. A Oos, le train s’arrête et tout le monde descend. Je fais comme tout le monde. Rivé à mes deux valises ainsi qu’un forçat à ses fers, la gibecière et la jumelle se croisant en bandoulière sur ma poitrine, le parapluie sous le bras, le paletot jeté sur l’épaule, je cherche sur le quai l’ombre d’un poteau, comme l’Arabe cherche au désert l’ombre d’un palmier.
Tandis que je souffle et m’éponge, un autre train arrive en gare. Tout le monde se précipite et l’envahit en un clin d’œil ; mon premier mouvement est de faire encore comme tout le monde. Néanmoins, en homme prudent et qui ne donne rien au hasard, j’interroge un employé qui passe : « Carlsruhe ? — Ia. » Je ressaisis vaillamment les deux valises, la gibecière, la jumelle, le parapluie, le par-dessus, le Livret-Chaix, le Guide-Joanne, et je m’insinue, en me faisant hisser par cet employé complaisant, dans un wagon déjà presque plein, où mon entrée parmi d’autres compagnons de voyage non moins fournis en colis que moi produit l’effet de la tête de Méduse.
« Carlsruhe ? » redemandé-je encore d’un air aimable, avant même de m’asseoir. Six de mes compagnons restent muets : ils n’ont pas compris, malgré toute mon application à bien donner l’accent germanique. Le septième n’a pas compris davantage, mais il ne veut pas l’avouer, même par son silence. « Ia », répond-il. Là-dessus, ma conscience est en repos : je fourre une valise entre mes jambes, j’installe l’autre sur mes genoux, — la seule place qui reste disponible, — et je me rasseois, avec un soupir de soulagement, dans l’éternel rayon de soleil qui recommence aussitôt mon ébullition.
Une station se passe, puis une deuxième, puis une autre encore. A la gare de Bühl, le train se livre, avec la placidité germanique, à une interminable et incompréhensible manœuvre qui dure près de trois quarts d’heure. Je trouve le temps long, le soleil chaud et ma valise lourde. Vers la fin de la manœuvre, un employé se montre à la portière et demande les billets. C’est le même que j’ai consulté à Oos, et qui m’a répondu par un ia si coupable. Il me reconnaît et donne des signes d’agitation à ma vue. Puis il se répand en explications verbeuses, qu’il éclaire d’un geste éloquent, en me tirant par le bouton de mon habit. J’ai compris, je me lève ; mais à peine ai-je saisi une faible partie de mon arsenal de voyage qu’il se ravise, me repousse, s’échappe, court consulter le chef de gare sur le fait insolite qui s’est produit. J’attends anxieux. Il revient et me saisit par le bras. Cette fois, la chose est définitive : il faut descendre. Je rassemble autour de moi le parapluie, la gibecière, les valises, comme une poule fait de ses poussins, et j’allonge la jambe. Tout à coup, le train s’ébranle, l’employé me rejette en arrière, nous voilà partis !
Mais une minute après, son honnête face éplorée se remontre à la portière. Là il recommence des explications que j’écoute avec le calme du désespoir et de l’ahurissement. Pas un de mes compagnons ne comprend le français. Enfin, il se trouve dans le compartiment voisin un jeune homme qui s’offre pour interprète avec la plus cruelle obligeance : il me traduit péniblement les paroles de l’employé dans un idiome informe qui tient de l’auvergnat et du sanscrit plus que du français, et il embrouille si bien les choses, que je finis par n’y plus rien comprendre du tout.
Le train s’arrête et l’on me pousse sur la voie : c’est le plus clair. Mélancoliquement assis sur mes valises, comme Marius sur les ruines de Carthage, je regarde autour de moi, et ne vois que les champs qui verdoient et le chemin qui poudroie. Solitude absolue. J’éprouve le sentiment de Robinson dans son île déserte, car je n’aperçois même pas la cabane servant de gare qui s’élève du côté opposé de la voie. Mais quand l’immense convoi a défilé, en ayant l’air de me saluer d’un coup de sifflet ironique, alors il dévoile à mes yeux la station et, sur le seuil, un vieux gardien à figure placide, en manches de chemise, fumant dans une superbe pipe de porcelaine, et fort intrigué de voir descendre à Ottersweyer un voyageur en chapeau, chargé de plus de colis qu’il n’en a vus depuis l’établissement du chemin de fer. Avec l’aide un peu gouailleuse d’une bande d’étudiants qui vint à passer tout à point, sac au dos, je parvins à faire comprendre mon cas au brave homme, et à comprendre moi-même qu’il me fallait attendre quatre heures dans ces solitudes avant de pouvoir revenir sur mes pas !
Pour mettre à son comble l’intérêt du drame, le tonnerre grondait sourdement depuis quelques minutes, et l’orage éclata tout à coup avec la violence d’une tempête des tropiques. Impossible de rester dans l’étroite station, que mes colis encombraient et dont l’air semblait n’avoir pas été renouvelé depuis le printemps dernier. Je ne pouvais songer à rouvrir, pour en extraire du moins un volume, mes malles, ficelées et bouclées avec luxe, et que j’avais eu mille peines à fermer le matin. Mais tandis que je ruminais ces choses avec accablement, j’aperçus à cinquante pas une maisonnette sur laquelle s’étalait, en lettres qui me parurent rayonnantes, l’enseigne : Bierwirthschaft. Robinson ne fut pas plus heureux quand il découvrit dans son île la marque du pied de Vendredi.
Il faut être condamné à un séjour forcé de quatre heures à Ottersweyer pour savoir tout le plaisir qu’on peut éprouver à boire la liqueur du houblon. Je n’aurais jamais cru que ce breuvage amer pût devenir si doux. O grand roi Gambrinus, sois béni ! Ce qui s’est bu de choppes dans le Bierwirthschaft d’Ottersweyer le mercredi 9 juillet, entre une heure et quatre heures de l’après-midi, est un secret entre ma conscience et moi. L’orage s’était déchaîné dans toute sa violence, comme si la nature eût voulu s’associer au trouble de mon âme. La grêle et la pluie faisaient rage ; les éclairs embrasaient le ciel ; le tonnerre roulait en un grondement continu et tombait à coups précipités. On eût dit un drame de Werner. Et je buvais d’un front serein, entre une demi-douzaine de poules qui gloussaient, deux enfants qui pleurnichaient, quatre charretiers en manches de chemises dont les gros rires ébranlaient les vitres, et une hôtesse compatissante et bavarde, qui, flairant une catastrophe, s’obstinait à me prodiguer des consolations dont je n’entendais pas un mot.
Mais tout s’épuise en ce monde, même la soif d’un voyageur altéré par 40 degrés de chaleur à jet continu. Au bout d’une heure, j’avais examiné à fond le paysage, — je le sais encore par cœur aujourd’hui et le peindrais les yeux fermés, — compté les tas de fumier, noté toutes les faneuses et les voitures de foin attelées de bœufs qui passaient sur la route. Au bout de deux heures, j’en étais réduit à compter les taches de mouches sur les vitres : cette excellente idée m’occupa longtemps, mais enfin je trouvai le total, et il fallut passer à un autre exercice. Ma montre, que je tirais à chaque minute par une sorte de tic nerveux, marchait avec une lenteur prodigieuse, comme si elle eût été enchaînée par un enchanteur. Enfin j’avise les cadres de la salle. Un à un, avec la conscience d’un expert examinant un Hobbema, je les contemple et les savoure. Au-dessus de ma tête, une lithographie porte cette inscription en français : Vue de Saint-Malo, prise du Tallard par un beau temps et par un changement de vent. Qu’est-ce que le Tallard ? Je me creuse la tête et fouille mes plus lointains souvenirs. Je connais bien le maréchal de Tallard, sous Louis XIV, mais évidemment ce n’est pas lui qui a été pris par un beau temps et par un changement de vent ! Il faudra que je m’informe. — Ah ! décidément, nous n’apprenons pas assez l’histoire de France !