Un nouveau coup de tonnerre ébranle la maisonnette. La porte s’ouvre, et livre passage à un cinquième charretier, ruisselant comme un fleuve. Il s’assied à une table voisine, et demande du fromage, qu’il mange avec appétit. Cet homme paraît heureux : les éclairs et la foudre l’environnent ; il n’y fait pas attention. Je l’envie ; malheureusement je n’aime pas le fromage.

Je finis par découvrir, à une centaine de pas en arrière, le village caché derrière les arbres. Pendant une demi-heure, le parapluie en main, je me suis promené à travers les rues d’Ottersweyer, inondées par l’orage, qui, en nettoyant les étables et leurs appendices, avait empli les rigoles d’un liquide épais et jaunâtre, où piétinait avec bonheur la jeunesse aux pieds nus des deux sexes. On voyait rentrer précipitamment les charrettes de foin escortées de faneuses le râteau sur l’épaule, et l’on entendait les mugissements des bœufs au fond des écuries. Partout des arbres, de la verdure, des jardins et du fumier. Comment vous dire le saisissement des indigènes devant ce touriste en chapeau noir, la gibecière au cou, qui se promenait avec gravité par leurs rues ? Ils s’appelaient les uns les autres pour se montrer ce noble visiteur d’Ottersweyer, et je voyais à chaque pas les figures se coller aux vitres et les habitants apparaître au seuil de leurs maisons. Après m’avoir contemplé les yeux écarquillés et la bouche béante, deux adorables bambines aux cheveux blonds se rapprochent en sautillant, et m’éclaboussent en me demandant un trinkgeld. Un rayon de soleil qui perce les nuages éclaire cette idylle encrottée, ce lied naïf traduit par Champfleury, cette pastorale de Gœthe peinte par Courbet.

J’ai trouvé au cabaret d’Ottersweyer un exemple singulier du rayonnement de la France jusque dans les villages de l’Allemagne. La grande salle est décorée de six lithographies représentant les sujets suivants : Jean Bart à l’abordage du Prince-de-Frise ; Vue de Saint-Malo, prise du Tallard par un beau temps et par un changement de vent ; Bataille de Solférino ; portraits du grand-duc Frédéric, de S. M. Guillaume, empereur d’Allemagne, et de Napoléon Ier.

Le temps et l’espace me défendent de prolonger davantage cette sombre histoire et de vous expliquer comment, après avoir attendu quatre heures, je faillis manquer le train pour n’avoir pas su attendre trois minutes de plus. Mais le récit de ce nouvel incident et de quelques autres nous mènerait trop loin. Il suffira d’ajouter que le drame d’Ottersweyer eut pour heureux dénoûment, vers la nuit tombante, la conquête d’un lit bien mérité dans une des branches de ce grand phalanstère bâti par un marchand d’éventails, qu’on appelle Carlsruhe.

Moralité du drame : se défier des lignes à embranchements lorsqu’on ne sait pas la langue du pays. Cette morale est courte, simple, claire et pratique. On fera bien de la suivre en voyage.

Sans ce fâcheux incident, je comptais ne faire à Carlsruhe qu’une promenade entre deux trains. Il n’en faut pas davantage, en effet, pour voir cette ville monotone, qui serait, je crois, la plus triste et la plus ennuyeuse de l’Allemagne, si Manheim n’existait pas. Carlsruhe l’emporte sur Manheim de toute la supériorité pittoresque d’un éventail sur un échiquier. C’est une maladie particulière au grand-duché de construire ainsi ses villes sur des plans mathématiques, à la façon des pénitenciers.

Les habitants de Carlsruhe ne comprennent rien au dédain de la plupart des voyageurs : ils se croient victimes d’un préjugé, d’une injustice ou du mauvais goût. Ceux avec qui j’ai causé m’ont paru persuadés qu’ils habitaient la plus belle ville de l’Europe. Et, en effet, la capitale du grand-duché est le type idéal du style que M. Haussmann et ses imitateurs ont voulu mettre à la mode dans ces derniers temps, aux applaudissements des esprits éclairés ; le modèle accompli de la ville neuve, propre et rectiligne. Elle marie la ligne droite à la ligne courbe dans un ensemble d’une régularité absolue. Rien n’y est laissé au hasard ; rien n’est abandonné à l’initiative individuelle : les maisons sont bâties par le grand-duc et par la ville sur un modèle uniforme, pour être louées aux particuliers. Dans ma promenade à travers Carlsruhe, je suis tombé sur un quartier monumental qu’on est en train de construire, vis-à-vis d’un nouvel édifice destiné à réunir la Bibliothèque et les Musées, et qui est fermé d’une grille. Les locataires seront là encasernés dans des palais.

Ce grand éventail, dont une quinzaine de rues, rayonnant autour du château ducal, forment les lames, reliées entre elles par d’autres rues semi-circulaires, avec de petites places triangulaires dans les intervalles, est charmant sur le papier, mais insupportable dans la réalité. Au fond, il n’y a qu’une seule rue dans la capitale du grand-duché : la Karl-Friederichs-Strasse, qui conduit en droite ligne de la gare au château. Joignez-y, si vous voulez, la Lange-Strasse, qui la coupe à angle droit. C’est dans la première qu’on a accumulé tous les hôtels et tous les monuments : le buste colossal du grand-duc Charles, la statue du grand-duc Louis, la lourde pyramide de grès rouge, d’un effet si bizarre, élevée en l’honneur du margrave Charles-Guillaume, l’hôtel de ville, l’église protestante avec sa colonnade corinthienne, la statue de Charles-Frédéric sur la place du château, ornée de parterres et de pelouses qui ressemblent à des figures de géométrie. C’est dans cette rue centrale que s’est réfugié aussi le peu de mouvement et de commerce d’une ville qui semble presque exclusivement habitée par des fonctionnaires et des rentiers. Les autres voies ne mènent à rien, et comme, tout en partant du même point que la précédente, elles s’éloignent dans les directions les plus divergentes, elles ne sont fréquentées que par leurs habitants. Il m’a pris fantaisie d’en suivre une, et, après dix minutes de marche, pendant lesquelles j’avais été épié, dévisagé, scruté et retourné sous toutes les faces, comme une proie envoyée par la Providence, à l’aide des miroirs placés à toutes les fenêtres, je dus faire un circuit d’une demi-lieue pour rejoindre le centre.

C’est une imagination qui donne certainement l’idée la plus avantageuse des sentiments monarchiques des Badois que d’avoir pris ainsi le palais ducal pour point de départ de leur capitale et d’y avoir rattaché toutes leurs rues comme au but et à la fin dernière de la ville. Il en résulte que, de sa chambre à coucher, le grand-duc peut surveiller ce qui se passe autour de lui et faire sa police lui-même, absolument comme le gardien de Mazas embrasse d’un coup d’œil tous les couloirs qui viennent aboutir à son poste central. Je ne saurais trouver de comparaison plus juste. Carlsruhe tient à la fois de la prison, de la caserne, du couvent et du phalanstère. On dirait un chef-lieu des Frères Moraves. De flegmatiques Allemands peuvent seuls habiter cette capitale cellulaire sans y être poussés au spleen et au suicide.

Une ville est l’œuvre du temps, comme une forêt. Il faut que les rues poussent, que les maisons se groupent, que les édifices sortent de terre au gré des besoins et par la lente et naturelle floraison des siècles. Les fondateurs qui croient se ménager toutes les chances en bâtissant une cité comme un monument, d’un seul jet et sur un plan tracé par un ingénieur, n’ont jamais réussi qu’à faire des nécropoles comme Versailles, ou des capitales d’une régularité glaciale et d’une vie factice comme celle du grand-duché.