Heidelberg, 11 juillet.
Au sortir de Carlsruhe, j’ai fait un second et plus considérable accroc à la ligne droite en prenant la route de Heidelberg : je voulais me dédommager de cette ville neuve en contemplant les ruines du vieux château. Dès qu’on est descendu de wagon et qu’on a dépassé la porte de la gare, l’aspect est charmant, mais ne répond pas du tout aux idées qu’éveille le nom d’Heidelberg : on croirait entrer dans une réunion d’élégantes villas, à demi cachées au milieu des arbres. Resserrée et blottie, pour ainsi dire, entre le lit du Neckar et les flancs boisés du Kœnigsthul, l’ancienne capitale du Palatinat s’allonge dans l’étroite vallée comme un serpent au soleil. En suivant les deux longues rues qui mènent d’une extrémité à l’autre, je passe successivement devant les bâtiments modernes de l’antique Université, qu’anime l’incessant va-et-vient des étudiants et des professeurs ; devant l’église Saint-Pierre, où Jérôme de Prague afficha ses thèses hérétiques ; l’église du Saint-Esprit, temple éclectique où les deux cultes vivent côte à côte, séparés par une barrière comme celle qu’on met dans les docks entre marchandises de provenances diverses, et associant ainsi, en une sorte de promiscuité choquante, la vérité à l’erreur et Dieu à l’esprit malin ; enfin, devant la Maison du Chevalier, qui tranche vivement, par son architecture et la teinte brune de sa façade curieusement ouvragée, sur les maisons sans caractère, sans style et sans âge dont elle est flanquée à droite et à gauche. Avec l’église voisine, les ruines du château et le vénérable pont de pierre où la statue de Minerve fait pendant à celle de l’électeur Charles-Théodore, c’est à peu près l’unique épave du vieil Heidelberg. Elle a traversé seule, comme la salamandre, sans recevoir aucune atteinte, les bombardements et les incendies qui, trois fois en moins de soixante ans, n’ont fait autour d’elle qu’un amas de décombres fumants de cette malheureuse ville, qui fut peut-être, de toutes les villes d’Europe, la plus souvent assiégée, saccagée et ruinée.
J’avais une lettre pour un jeune Français, porteur d’un nom illustre, qui s’est fixé à Heidelberg dans l’unique but d’y apprendre à fond l’allemand. Par les jardins de sa maison de la Karl-Strass, et par des sentiers délicieux, fermés à la banale invasion des touristes, à travers la fraîcheur des épais ombrages qui me faisaient songer au gelidis in montibus Hæmi de Virgile, nous sommes montés jusqu’au château. Je n’entreprendrai pas, on peut le croire, de décrire, après M. Victor Hugo, ce merveilleux entassement de terrasses, de galeries, de tours, de façades dans tous les styles, de salles dans tous les genres et toutes les dimensions, de perrons, de bassins, de pavillons, d’arcs de triomphe, de souterrains, de fossés, de cours, de casemates, d’arsenaux, de musées et de cachots ; véritable mosaïque de palais juxtaposés et soudés les uns aux autres dans un prodigieux ensemble, ouvrage de tant de siècles et de tant d’artistes dont pas un n’a laissé son nom gravé au coin d’une pierre, sur lequel se sont acharnés, sans pouvoir l’anéantir, les boulets, les obus, les feux des hommes et le feu du ciel, et qui, après avoir logé vingt-trois générations de cette illustre maison palatine issue de Charlemagne par les femmes, ne loge plus aujourd’hui qu’un concierge et un tonneau !
J’ai passé de longues heures à savourer tous les détails de cette ruine admirable, dont bien peu de monuments égalent la beauté ; les cinq tours qui lui restent, surtout la tour fendue, construction cyclopéenne, ouverte par une large blessure dans la formidable épaisseur de ses murs de granit, et dont un tronçon gigantesque gît dans le fossé, comme le cadavre d’un Titan abattu ; la sévère façade du Nord, sur laquelle les atteintes des bombes et de la flamme ont infligé aux statues des empereurs et des princes palatins des mutilations bizarres où le grotesque se marie au terrible ; la riante façade de l’Est, toute fleurie des grâces mythologiques, où le goût de la Renaissance italienne éclate avec une richesse et une pureté ravissantes. Partout des silhouettes majestueuses, des lignes grandioses, des morceaux exquis ou superbes, reliés les uns aux autres par ces harmonies que la nature jette sur les ruines. Partout des gazons, des feuillages, des fleurs, des rideaux de lierre et des tapis de mousse. Chaque embrasure ouvre des perspectives magnifiques ; chaque pas qu’on fait apporte un éblouissement nouveau. Si beau que fût le palais dans sa gloire, sa ruine est certes plus belle encore. Il ne pouvait avoir ni cette majesté imposante, ni ce mystère qui en accroît la grandeur, ni cette unité où viennent s’effacer et se fondre les disparates d’une architecture multiple qui va du quatorzième siècle au dix-huitième. Il semble que l’état actuel du château de Heidelberg soit son état normal, qu’il ne pourrait être autrement, et que celui qui déferait cette ruine serait plus barbare que celui qui l’a faite. La réparation dépasserait le sacrilége de la destruction. Cela est si beau qu’on oublie presque d’en vouloir aux moyens sauvages qui ont créé cette incomparable ruine, et qu’il faut un effort sur soi-même pour ne pas applaudir à leur œuvre.
On a pratiqué un café-restaurant dans le palais. En Allemagne, il faut toujours songer au boire et au manger. Aussi le spectacle des souterrains du château transformés en caves ne nous a-t-il point choqué autant que M. Victor Hugo. La fantaisie pantagruélique dont il a tiré de si belles antithèses nous a paru, au contraire, toute ruisselante de couleur locale. Ces électeurs étaient gens solides, qui buvaient sec — à l’allemande, comme disaient nos pères — et aimaient qu’on bût de même autour d’eux. L’ivrognerie s’associait à l’héroïsme dans les idées populaires et même dans les chants épiques. Les braves des Niebelungen boivent comme ils se battent et répandent le vin comme le sang. Lisez les Mémoires édifiants où Hans de Sweinichen nous raconte sa vie et celle de son noble maître Henri, duc de Liegnitz (seizième siècle) : c’est un long tissu d’aventures étranges où les exploits bachiques tiennent continuellement le haut bout. Vous y verrez toute la place qu’occupait le vin du Rhin dans la vie aristocratique et féodale de l’Allemagne. On eût cru recevoir froidement son hôte si on ne l’avait enivré. Les tournois chevaleresques avaient pour pendants des joutes bachiques, et, dans chaque cour, on élevait quelque monstre, chargé de divertir le maître et de soutenir dans ces luttes l’honneur de la maison par sa soif inextinguible. Le nain bouffon de Charles-Philippe, Perkeo, dont on voit dans la cave la statue en bois, difforme et grimaçante, tarissait ses quinze doubles bouteilles de vin du Rhin chaque jour, et ce côté de son talent n’était pas le moins apprécié. C’est pourquoi le gros tonneau est parfaitement à sa place dans la crypte d’Heidelberg.
Avez-vous remarqué le goût du public pour les gros tonneaux ? On lui en montre partout, et il ne se lasse jamais de ce genre de curiosités. Il y en avait un à l’Exposition universelle de Paris, et ce fut un des succès les plus incontestés du champ de Mars. Il y en a un à l’Exposition de Vienne. J’en ai vu une collection imposante dans la Grande-Cave de Berne. Mais le plus monstrueux n’est qu’une humble futaille à côté de ce monument, vénérable d’ailleurs par son âge plus que séculaire autant que par sa masse. Il tient près de 300,000 bouteilles, et il a été trois fois, dans le cours de son existence, rempli de vin du Rhin. On y monte par un escalier comme au sommet d’une tour, et les visiteurs s’amusent parfois à danser un quadrille sur la plate-forme qui le recouvre, comme fit l’électeur Charles-Théodore avec sa cour, la première fois qu’on fut parvenu à l’emplir.
Après une promenade sur la terrasse et dans les jardins, nous étions assis à une table du café, quand un grand jeune homme au visage tailladé, coiffé d’une casquette blanche, qui buvait sa quatrième choppe à la table voisine, vint serrer la main à mon compagnon. Celui-ci nous présenta l’un à l’autre. Le jeune homme était un étudiant, portant sur sa casquette la couleur de sa corporation, et dans la balafre qui sillonnait son front les traces de son humeur batailleuse et de sa fidélité aux vieilles traditions du duel universitaire.
« Eh bien, Monsieur, me dit-il, vous êtes venu contempler l’ouvrage de vos compatriotes ?
— Oui, Monsieur, répondis-je, surpris de cette brusque attaque. En venant, j’ai passé par Strasbourg, et au retour j’ai l’intention de passer par Bazeilles.
— Ceci a tué cela, Monsieur, comme dirait l’auteur de Notre-Dame de Paris.