— Comment ! c’est parce que Louvois et Louis XIV ont donné, en 1689 et en 1693, l’ordre de détruire le château d’Heidelberg, que vous avez bombardé Strasbourg, brûlé Bazeilles et Châteaudun en 1870 ! Votre haine contre la France remonte jusque-là ?
— Elle remonte plus haut, Monsieur.
— Peut-être, comme celle du teutomane dont parle Henri Heine, jusqu’à la mort de Conradin de Hohenstaufen, décapité à Naples par Charles d’Anjou ?
— Plus haut, Monsieur, plus haut… Vous allez à l’Exposition de Vienne ?
— Oui, Monsieur.
— Eh bien ! regardez à votre entrée, dans le grand Salon, le tableau de Piloty qui représente Thusnelda, la femme d’Hermann (que vous appelez Arminius, je crois), au triomphe de Germanicus. Voilà le premier anneau de la haine allemande.
— Contre la France ?
— Contre les races latines, Monsieur.
C’est bien possible, après tout. L’Allemagne est patiente, parce qu’elle se croit éternelle. Elle est capable de couver sa vengeance pendant des siècles. Tout germe lentement, mais sûrement, dans ces têtes carrées qui mettent huit jours à ruminer un bon mot et toute leur vie à nourrir une idée. Leur ressentiment n’a fait que s’exalter, au lieu de s’assouvir, par la défaite et le démembrement de la France. Cet étudiant était un Prussien de la Poméranie : on est peu exposé à de pareilles rencontres, non-seulement dans l’Allemagne autrichienne, mais au sud du nouvel empire, dans le Grand-Duché, le Wurtemberg, la Bavière même, dont les habitants diffèrent du Prussien autant que le Napolitain du Piémontais.
« Vous venez de voir là, me dit mon compagnon, lorsque notre interlocuteur fut parti, un des plus beaux types de ce qu’on appelle le mangeur de Français. Tous les soirs, à la brasserie, il braille pendant deux heures la Garde du Rhin ou la Patrie de l’Allemand. Le mois prochain, il proposera à sa corporation de changer la couleur blanche de sa casquette contre la couleur rouge, image du sang français, comme dit Kœrner. Ce qui ne l’empêche pas de rechercher les Français, dont il parle très-bien la langue, de lire nos auteurs et nos journaux avec passion, quitte à les traiter après de corrupteurs de la morale publique, de se cotiser avec deux ou trois amis pour comprendre le Figaro, et de m’interroger sans cesse sur Paris, qu’il brûle d’aller voir, tout en le qualifiant de Sodome. Au fond, il y a de l’amour dans sa haine. »