Et puis, ces cerveaux allemands ont toujours un petit coin qui n’est pas bien net.

C’est égal : la réponse n’était pas facile devant les ruines du château de Heidelberg. Cette destruction, dont la seule pensée éveillait la princesse Palatine en sursaut dans sa chambre à coucher de Versailles et la faisait pleurer à chaudes larmes pendant la nuit, avait excité l’horreur et la pitié des exécuteurs eux-mêmes. « Je ne crois pas que de huit jours mon cœur se retrouve dans sa situation ordinaire », écrivait, le 4 mars 1689, le comte de Tessé à Louvois, en lui rendant compte de l’accomplissement de ses ordres. J’imagine qu’en voyant passer dans la cour de Versailles le roi Guillaume, qui allait se faire couronner empereur d’Allemagne, Turenne, qui garde avec Condé l’entrée du palais de Louis XIV, a dû se souvenir du Palatinat.

Stuttgard, 12 juillet.

C’est à la station de la jolie petite ville de Bruchsal, s’il m’en souvient bien, que l’on quitte les wagons badois pour entrer dans ceux de la compagnie wurtembergeoise. A ce propos, l’équité veut que je fasse réparation d’honneur aux chemins de fer allemands. Deux choses y choquent d’abord le voyageur français : ils vont lentement, et ils n’allouent pas de bagage aux voyageurs. Sur le second point il faut passer condamnation, à moins qu’on ne voyage en touriste expert, avec des valises portatives qu’on peut toujours loger à côté de soi, et pour lesquels les employés se montrent fort tolérants. Quant au premier point, on apprend bien vite à connaître les trains rapides, qui coûtent plus cher que les autres, mais marchent aussi vite qu’en France, et sont vraiment les seuls praticables pour les gens forcés de compter avec le temps. Ces deux questions réglées, les chemins de fer allemands ont des mérites qui les recommandent au respect des voyageurs et à l’étude de nos compagnies françaises. Leurs secondes sont construites sur le modèle de nos premières, qu’elles égalent en élégance et en confortable. Elles ont des filets pour les bagages, et, comme tout le monde fume en Allemagne, on pousse la précaution jusqu’à y installer l’attirail nécessaire pour recevoir la cendre et les bouts d’allumettes. Même supériorité pour les gares qui, jusque dans les petites villes, sont des monuments dont les nôtres n’approchent pas.

En Wurtemberg, c’est mieux encore. Les wagons sont vastes, largement éclairés, avec un couloir entre les places qui permet de passer d’une voiture à l’autre, et, aux extrémités, des plates-formes sur lesquelles s’ouvrent les portes, et où l’on peut prendre l’air en regardant le paysage. A cette plate-forme s’adapte un double escalier, aussi commode que celui d’un appartement parisien. Bref, le Wurtemberg est le paradis des voyageurs en chemin de fer.

Quelques lieues avant d’arriver à Stuttgard, on rencontre Ludwisburg, — encore une ville toute neuve et factice, comme Carlsruhe, avec des rues bien larges, bien droites, bien régulières, où il ne manque absolument que des passants. Cette création fantasque d’un prince qui voulait se venger de sa capitale est une ville mort-née, qui n’est même pas peuplée par des fantômes, comme Versailles, car elle n’a pas d’histoire : elle n’a qu’une garnison, un arsenal, une fonderie, un grand château solitaire avec de vastes jardins, des officiers qui s’ennuient, et des habitants qui ne s’amusent pas davantage.

Quand nous arrivâmes à Stuttgard, quoiqu’il fût à peine neuf heures, la ville était déjà silencieuse, obscure et déserte, comme si l’on eût sonné le couvre-feu. On se couche de bonne heure en Allemagne. La journée avait été accablante, et je me sentais brisé de fatigue et énervé de chaleur. L’hôtel, tout voisin de la gare, débordait de voyageurs : il ne restait sous les combles qu’une chambrette au midi, aérée par une seule fenêtre donnant sur une cour étroite, et dont la température faisait aussitôt songer aux Plombs de Venise. On sentait, en pénétrant dans cette fournaise, que tout le jour elle avait été chauffée à blanc par un soleil implacable et meurtrier.

Ce fut avec une résignation morne que je pris possession de ce gîte inhospitalier et que je m’étendis sur une de ces effroyables couchettes allemandes, vrais lits de Procuste, trop courts et trop étroits pour un homme de moyenne taille, garnis de matelas durs comme des planches, d’une pile d’oreillers plats, longs et rigides comme des galettes de sarrasin, de couvertures épaisses, de duvets massifs et de draps microscopiques. Dès la première minute, j’avais regardé cet instrument de torture avec une défiance qui fut bien vite justifiée. Pour comble de disgrâce, l’hôtelier de Stuttgard avait imaginé un perfectionnement que j’ai retrouvé depuis en d’autres villes allemandes, mais que je rencontrais ici pour la première fois, dans des conditions qui devaient m’en faire particulièrement apprécier le charme : le drap était solidement boutonné à la couverture sur les quatre côtés. Au bout de quelques instants, sentant qu’il me serait impossible de supporter le poids de cette montagne, je rallumai ma bougie et passai dix grandes minutes à défaire les soixante boutons qui maintenaient en respect ma serviette de lit, bénissant le ciel qu’il n’eut pas pris fantaisie à mon hôtelier de pousser son perfectionnement plus loin encore et de coudre le drap à la couverture. On me dit que le journal de modes le plus répandu de France recommandait dernièrement à ses abonnés cet ingénieux système germanique. Je souhaite à la directrice, pour toute leçon et pour tout châtiment, de se trouver aux prises avec l’invention qu’elle vante dans une chambre d’auberge donnant au midi, sur la cour, et par trente-cinq degrés de chaleur.

J’espérais enfin avoir vaincu tous les obstacles et pouvoir conquérir le sommeil, mais j’avais compté sans mes voisins. Au moment où le premier rêve commençait à flotter devant mes yeux alourdis, ils rentrèrent bruyamment, faisant sonner escaliers et couloirs sous les talons de leurs bottes. Pendant une demi-heure, ce fut un cliquetis de portes qu’on ouvre et qu’on ferme, de chaussures qu’on jette, de meubles qu’on agite et de chaises qu’on traîne sur le parquet. A ce remue-ménage succédèrent de violents coups de sonnette. On fit monter de la bière, on alluma les pipes, et une conversation animée, pleine de cris et de rires, commença entre ces aimables jeunes gens, dont j’étais à peine séparé par une mince cloison.

A minuit ils causaient encore. J’avais pris mon mal en patience, espérant qu’il aurait prochainement une fin. Vers minuit, il se fit un moment de silence ; puis tout à coup un trio, modulé d’abord à mi-voix, mais s’animant peu à peu, s’éleva de l’autre côté de la cloison. C’étaient mes voisins, qui, désespérant sans doute de pouvoir dormir, abordaient leur répertoire. Ils chantaient :