« L’amour est pareil à la rose qui se renouvelle toujours, bien que son éclat d’aujourd’hui doive demain mourir et qu’aucun de nous ne se souvienne d’hier. »

Paroles de Gustave Schwab, le poëte de Stuttgard ; musique de je ne sais qui. Après cette romance, ils en chantèrent une autre, puis une autre encore. Je me rappelai alors que nous étions en Souabe, le pays des lieder et des ballades. Si l’Allemagne est la contrée où l’on chante le plus en Europe, la Souabe est la contrée où l’on chante le plus en Allemagne. Le nombre de poëtes à qui elle a donné naissance, et le nombre de poésies laissées par ces poëtes, assurent à ce coin de l’Allemagne une supériorité qu’on ne lui conteste pas. L’école souabe, qui compte des noms comme ceux de Ruckert, de Hebel, de Justin Kerner, de Karl Mayer, d’Uhland, et se rattache à Schiller comme à sa source, se distingue dans la littérature allemande par des caractères tout spéciaux de fraîcheur, de rêverie ingénue, de douceur naïve et de bonhomie, qui ont contribué à la rendre populaire. En Allemagne, le chant est intimement uni à la poésie, et la lyre n’est pas une métaphore.

Je ne sais vers quelle heure matinale mes voisins me permirent enfin de m’endormir. Ma visite à la ville se ressentit naturellement de cette nuit agitée et de la chaleur qui, dès l’aube, avait repris plus lourde et plus intense que la veille. Je me suis languissamment traîné, en cherchant l’ombre, le long des rues interminables dont Stuttgard est fière : la Kœnigs-Strasse, pleine de magasins à l’instar de Paris, et la Neckar-Strasse, pleine de monuments publics et de palais. Les palais ne manquent pas à Stuttgard, pas plus que dans aucune autre ville d’Allemagne ; seulement ils ne sont pas beaux : je parle des palais modernes. Les Allemands sont travaillés d’une immense ambition architecturale qui les pousse à mettre des palais partout. A chaque instant il m’arrivait de demander à un passant : « Quel est donc ce château ? » et il me répondait : « C’est un restaurant, ou un café, ou un cercle, ou la maison d’un boucher enrichi, ou une caserne, ou une gare. » Les gares et les casernes surtout, voilà les monuments de toute ville allemande. Celles-ci ressemblent à des forteresses féodales, avec des tours crénelées ; celles-là à des églises, le plus souvent gothiques, et l’analogie se complète grâce aux Suisses en hallebarde qu’on voit sur le seuil. Bizarre mélange, et bien caractéristique, de l’esprit positif et de l’esprit romantique ! J’avais déjà vu à Carlsruhe et à Heidelberg des gares magnifiques ; celle de Stuttgard est plus belle encore : elle a surtout une immense galerie vitrée avec une coupole digne d’une cathédrale. De même, sur la grande place, vis-à-vis le vieux château du seizième siècle, flanqué de deux tours rondes, et le Château-Neuf, que surmonte une couronne dorée, et où l’architecte, par une fantaisie astronomique, a pratiqué tout juste autant de pièces qu’il y a de jours dans l’année, on voit un vaste et imposant édifice, long de plus de 430 pieds, décoré d’une colonnade au milieu de laquelle s’ouvrent deux portiques corinthiens : je l’avais pris d’abord pour le palais royal, et c’est tout simplement le Kœnigsbau, vaste assemblage de magasins, de cafés et de salles de concert.

Je n’ai bien apprécié de Stuttgard que ses ombrages, — charme des villes allemandes, — le beau square de la place du Château, et surtout le parc de la Résidence, merveilleuse promenade où le charme intime et champêtre des grandes herbes, des eaux vives, des sentiers isolés et des réduits mystérieux s’allie à l’aspect vraiment royal que lui donnent ses larges allées, ses grands arbres, ses vastes pelouses, ses bassins et ses statues. Le site de Stuttgard est charmant. Le cercle des collines boisées qui l’entoure déroule sur ses flancs une verte ceinture de vignes, profanées par une multitude de brasseries : un vieux dicton prétend que, « si l’on ne cueillait à Stuttgard le raisin, la ville se noierait dans le vin », ce qui ne l’empêche pas de se noyer tous les jours dans la bière. Ses environs, qu’égayent les gracieux détours du Neckar, sont semés de villas et de palais d’été. Grâce aux ombrages du parc, j’ai pu prolonger ma promenade jusqu’aux portes de Cannstatt, un Baden en miniature, qui fait à la capitale du Wurtemberg le plus coquet et le plus séduisant des faubourgs. Si jamais vous passez par Stuttgard, allez voir Cannstatt, le parc royal et la Wilhelma, rêve oriental éclos sous le ciel germanique, mais ne vous dérangez pas pour visiter le Musée, digne tout au plus d’une préfecture de deuxième classe.

La route de Stuttgard à Ulm n’est pas moins charmante. Les bois, les collines, les rivières et les vallons s’y marient à souhait pour le plaisir des yeux. Des villages blancs et de hauts clochers se détachent sur un fond de verdure sombre. Les Alpes de Souabe dessinent au loin leurs cimes, sur lesquelles sont perchées de vieilles forteresses féodales. Çà et là quelques ruines jettent une poésie de plus dans le paysage. C’est vraiment un aimable pays que ce Wurtemberg, et je comprends qu’il ait inspiré tant de poëtes. Mais que le Wurtembergeois est donc laid avec son ample bicorne aux ailes retroussées, ou sa casquette à visière longue d’un pied, sa redingote courte de taille et tombant sur les talons, son gilet fermé à gros boutons serrés les uns contre les autres, et les hautes jambières de cuir où se perdent ses mollets de héron ! J’ai rencontré sur la route des enfants même affublés de ce lamentable costume, et leur aspect m’a gâté le paysage. Un de ces fantoches, placé dans un verger de France, épouvanterait les oiseaux, mais les moineaux d’Allemagne y sont habitués.

Ulm et Tubingue, 13 et 14 juillet.

Les voyageurs ne sont pas dans l’usage de s’arrêter à Ulm : ils auraient bien raison si elle n’avait sa merveilleuse cathédrale, un des chefs-d’œuvre de l’art gothique en Allemagne. Comme Harlem, comme Fribourg, comme Birmingham, Ulm se vante de posséder les plus belles orgues du monde ; je ne sais ce qui en est, mais je sais du moins que j’ai vu rarement ailleurs un plus haut et plus magnifique élancement des voûtes, une chaire d’un travail plus précieux, plus délicat et plus compliqué, des stalles plus curieuses que celle où Syrlin a sculpté, d’un ciseau si vigoureux et si fin, avec tant d’expression, de tournure et de couleur, si je puis ainsi dire, les philosophes, les héroïnes, les sages et les saints du paganisme, du judaïsme et du christianisme.

Pas plus que le Dom de Cologne et tant d’autres, le Munster d’Ulm n’a jamais été achevé. Il manque à la tour 236 pieds pour atteindre la hauteur du plan primitif exposé dans la sacristie ; elle est entourée d’échafaudages, car on rêve de la mener à terme. Il n’est pas nécessaire d’être grand prophète pour prédire qu’on n’en viendra jamais à bout. Les habitants d’Ulm n’ont plus la foi de leurs pères, qui élevèrent à leurs frais cette cathédrale dont ils avaient juré de faire la plus belle de l’Allemagne, — et la foi seule peut soulever des montagnes. Quels mondes que ces édifices dont la construction a demandé des siècles, et dont la réparation ou l’achèvement dépasse les forces de nos générations de pygmées ! Depuis 1820, on travaille activement à la cathédrale de Cologne ; des comités se sont formés de toutes parts, les souscriptions ont afflué de tous les points du monde catholique ; mais l’armée d’ouvriers qui s’agite à l’ombre de la masse colossale y semble perdue et noyée dans sa tâche comme une fourmilière au bas d’un chêne.

Quant à Ulm, ce n’est qu’une villasse, à l’aspect vieillot plutôt qu’antique. Son hôtel de ville est dans un état de dégradation qui fait peine. La vétusté de ses maisons de briques, à frontons triangulaires et à étages surplombant, est dénuée de tout attrait artistique ou pittoresque : j’en excepte pourtant les enseignes qui branlent à tous les vents avec un grand bruit de ferraille, et dont on pourrait faire une collection fort curieuse. Du haut de ses remparts détruits et changés en une maigre promenade, je suis allé saluer le Danube, que je rencontrais pour la première fois : mais le Danube lui-même manque ici de grandeur et de majesté.

Ulm a été, après la guerre de 1870, l’un des principaux centres habités par les prisonniers français. Trois cent cinquante-deux de ces pauvres gens reposent côte à côte à l’une des extrémités du cimetière. Sur chaque tombe s’élève uniformément une très-humble croix de bois noir, portant en français les noms du défunt, le numéro de son régiment et la date de sa mort. Au centre s’élève un petit monument de marbre noir, sur lequel je n’ai pu lire sans me sentir les yeux mouillés de larmes cette simple inscription si éloquente en pareil lieu : « Dieu ! faites miséricorde à ces enfants de la France, morts loin de leur patrie ! »