Au sortir de là, on m’a montré, sur les hauteurs qui couronnent la ville, derrière la citadelle, tout récemment revue, corrigée et considérablement augmentée par les Prussiens, la ferme où Napoléon Ier avait établi son quartier général au mois d’octobre 1805. Quel souvenir et quel rapprochement ! Sedan et la capitulation d’Ulm ! Ainsi, en Allemagne, j’ai trouvé partout la trace de notre honte sur le souvenir de notre gloire, et nos soldats prisonniers pouvaient lire au seuil de chacun de leurs cachots le nom d’une victoire française.
En quelques heures j’avais vu toute la ville, et j’allais partir pour Augsbourg et Munich, quand un professeur de gymnase, avec qui j’avais lié connaissance l’an dernier sur le lac de Morat, m’apprit qu’on célébrait le lendemain l’inauguration d’une statue élevée en l’honneur d’Uhland, dans son lieu natal, à Tubingue. Il se rendait à cette fête patriotique et m’engagea vivement à l’accompagner. Il fallait revenir sur mes pas, mais un détour de plus ne pouvait m’effrayer dans ce voyage en zigzags. Nous montâmes en wagon vers trois heures de l’après-midi. Le train était déjà envahi par des bourgeois d’Ulm, des professeurs et des sociétés de chant, qui ne cessèrent, durant tout le voyage, d’alterner leurs exercices comme les bergers de Virgile. De loin en loin, de nouvelles sociétés montaient avec leurs bannières ; elles étaient accueillies par les hourrahs de leurs compagnons, et les chants reprenaient de plus belle.
Au crépuscule naissant, nous débarquions à Tubingue. Les ruelles irrégulières et escarpées de la vieille ville universitaire, et la belle rue neuve où l’on a réuni toutes les institutions et tous les monuments, étaient déjà pavoisées de drapeaux noir, rouge et or, les couleurs de l’empire fédératif de 1848. Les sociétés se forment en cortége et s’acheminent processionnellement vers le cimetière de la ville. Arrivées à la tombe d’Uhland, elles se rangent en cercle, tous les assistants se découvrent, et bientôt un chœur aux accents graves et profonds s’élève, chantant le sommeil du poëte endormi dans la mort. Ce chant religieux, modulé à mi-voix sur un tombeau, dans les lueurs recueillies du soleil couchant, parlait à l’âme comme les voix mystérieuses des ballades allemandes.
Le lendemain, à six heures du matin, je fus éveillé par un cantique qu’exécutait, sur la tour de la Stiftskirche, un orchestre d’instruments à vent. A neuf heures, le cortége officiel se groupait devant l’Université et se dirigeait avec lenteur vers la place Uhland, décorée d’une forêt de mâts et de drapeaux. Au centre, la statue de bronze, recouverte d’un voile gris, dessinait vaguement sous les plis de l’enveloppe ses formes puissantes. On connaît le programme invariable de ces sortes de cérémonies, et je ne le décrirai pas en détail. Il suffira de dire qu’après la cantate obligée et un interminable discours du professeur Kœstlin, comme midi sonnait à l’horloge voisine, le voile de la statue tomba et laissa apparaître dans un rayon de soleil le visage robuste du poëte, avec son large front, son expression rêveuse, énergique et simple. Le canon tonne, les fanfares éclatent, mêlées aux acclamations de la foule, et les cloches elles-mêmes saluent à toutes volées le barde populaire de la Souabe.
Deux choses m’ont surtout frappé dans cette fête, que j’ai curieusement suivie, dissimulé dans les rangs des plus humbles spectateurs, entre de vénérables bourgeois aux chapeaux d’immense envergure et des jeunes filles aux jupons courts et aux nattes blondes pendant jusqu’aux pieds. La première, c’est le caractère démocratique et, par certains côtés, anti-prussien, qu’elle a revêtu. Ce n’était pas le drapeau de l’empire allemand, tel que l’a fait M. de Bismarck, qui flottait autour de la statue du poëte libéral et patriote, chantre du vieux droit, membre du parlement de Francfort ; et l’après-midi, pendant la fête intime et populaire qui suivit les cérémonies officielles, le fils d’un autre poëte souabe, de Karl Mayer, intime ami et collègue d’Uhland, dans un discours prononcé en plein air, se demandant ce que celui-ci eût pensé des événements accomplis depuis 1866 et du nouvel empire d’Allemagne, ne craignit pas de répondre que sa conscience eût refusé de s’y rallier.
Mais ce qui m’a frappé plus encore, c’est la vénération et l’amour de tout ce peuple pour le héros de la fête. On sentait que tous l’avaient lu, que tous le connaissaient, le savaient par cœur. Le soir, dans les brasseries, par les rues, on n’entendait que des chœurs chantant le Wurtemberg, la Nouvelle Muse, En avant ! le Droit domestique, ou quelqu’une de ces chansons à boire dont il a fait le cadre des plus nobles pensées. C’est là que j’ai vu et senti pour la première fois l’action exercée en Allemagne par les poëtes, surtout par les poëtes lyriques. Ils ne s’adressent pas seulement aux lettrés ; avec l’élite ils ont conquis la foule. Là-bas, la poésie, aidée par la musique, se mêle à la vie nationale d’une façon bien autrement étroite et profonde que chez nous. Elle a des chants pour tous les besoins, pour tous les sentiments et toutes les idées qui font battre le cœur humain, pour tous les âges et toutes les conditions. Même lorsqu’elle aborde les genres les plus naïfs et le ton le plus familier, son inspiration est grave, patriotique et religieuse. En écoutant les romances d’Uhland dans les brasseries de Tubingue, je ne pouvais m’empêcher de songer avec quelque honte à ce qu’on chantait à la même heure dans les cabarets français, et j’ai compris alors le rôle des poëtes dans l’histoire moderne de l’Allemagne, depuis les plus grands jusqu’aux plus petits : de Schiller à Maurice Arndt et à Théodore Kœrner, de Kœrner à Uhland, d’Uhland à Karl Wilhem, l’auteur de la Garde sur le Rhin, dont les strophes guerrières, comme autrefois celles de la Chanson de l’épée et des Chasseurs noirs, ont si furieusement sonné la charge contre la France.
Munich, 16-20 juillet.
J’ai fait mon entrée à Munich par le crépuscule et par une pluie battante, la première qui tombât depuis mon entrée en Allemagne : c’est bien là, je l’ai compris dès le lendemain, l’aspect sous lequel il faut voir Munich. La pluie et les teintes crépusculaires conviennent parfaitement aux longues et sévères perspectives, à l’aspect solennel et triste de cette ville que le Prussien libéré Henri Heine ne pouvait entendre appeler l’Athènes du Nord sans éprouver des crispations de nerfs. Tandis que la voiture m’emporte à l’hôtel, j’entrevois vaguement, à travers la vitre couverte d’une buée grisâtre, des palais badigeonnés de jaune, des arcs de triomphe, des portiques, des colonnades, des squares plantés d’arbres et de bronzes, du gothique moderne, des églises Renaissance, des dômes, des tours, des statues rangées en file, et un obélisque. Cela m’apparaît comme un rêve, et il me semble que je vois défiler devant moi les ombres de dix villes évoquées par mon souvenir.
Singulière capitale ! elle est composée de pièces et de morceaux, comme une mosaïque. Rien n’y est venu d’un jet et n’y a naturellement poussé. C’est là, décidément, le caractère de beaucoup de villes allemandes, dont la physionomie offre je ne sais quoi de pédantesque et de compassé, et ressemble à un devoir universitaire, quand ce n’est pas à un pensum. Mais aucune n’offre ce caractère au même degré que Munich, le type le plus complet, le plus achevé, de la ville artificielle. Tout y sent l’effort, la combinaison laborieuse et savante, l’érudition et l’imitation. Vous diriez qu’elle a été mise au concours pour le prix de Rome. On a voulu qu’elle contînt des échantillons de tous les genres, de tous les styles, de toutes les époques. C’est un recueil de pastiches académiques. Qui pourrait en compter les palais et les statues ? Mais l’impression qui s’en dégage a je ne sais quoi de glacial : quoique Munich compte plus de 180,000 habitants, le silence et la solitude règnent autour de ces édifices, construits pour la plupart dans la partie nouvelle de la ville, où le mouvement de la foule ne répond pas encore au nombre et à l’importance des monuments.
Depuis plus de deux siècles, tous les souverains de la Bavière ont mis leur gloire à se dépasser l’un l’autre dans la voie des embellissements. Maximilien Ier, contemporain de Henri IV et de Louis XIII, avait déjà tant fait pour sa capitale, que Gustave-Adolphe, émerveillé de trouver une ville si magnifique au milieu d’une si pauvre campagne, s’écriait, en une métaphore qui sent son roi batailleur : « C’est une selle d’or sur un cheval maigre. » Munich n’avait pas alors à ses portes cette immense promenade qu’on appelle le jardin anglais, demi-parc, sillonné par les bras de l’Isar et dont le lac semble habité par les ondines de Gœthe et de Schiller. Les deux successeurs de Maximilien continuèrent activement l’œuvre commencée, et après eux, le roi Louis Ier redoubla de zèle et de magnificence.