Le roi Louis avait l’imagination haute et le goût porté vers le grand. Passionné pour toutes les formes de l’art, qu’il cultivait lui-même avec quelque succès, et nourrissant la noble ambition de ressusciter en lui ces princes de la Renaissance qui ont attaché leur nom au seizième siècle, il se mit à orner Munich avec pompe, à en faire une ville auguste, quelque chose comme une tragédie classique, avec des intermèdes romantiques et nationaux. Non content d’emprunter à la Grèce son architecture pour élever l’ancienne et la nouvelle Pinacothèque, la Glyptothèque et les Propylées, il lui emprunte sa langue pour les baptiser. Puis viennent le Siegesthor, élevé sur le modèle de l’arc de Constantin ; le Festsaalbau, sur le patron des palais vénitiens ; le Ministère de la guerre, la Bibliothèque, l’Institut des aveugles, le Feldherrnhalle, transplantés de Florence à Munich ; le Kœnigsbau, reproduction du palais Pitti ; l’Université, dans le style italien du moyen âge ; enfin, les quatre églises, qui reproduisent avec une perfection étonnante et une merveilleuse précision les grandes époques de l’architecture religieuse étudiée dans ses types les plus irréprochables et les plus caractérisés, depuis la basilique romaine de Saint-Boniface jusqu’au style ogival le plus pur, tel qu’on peut aller le contempler à Notre-Dame de Bon-Secours.

J’oubliais la Ruhmeshalle, c’est-à-dire, en français, le Temple de la gloire. Le nom est germain mais le monument est dorique. Sur une colline qui domine la ville, derrière la statue colossale de la Bavaria, appuyée sur son lion, et levant à vingt ou vingt-cinq mètres de haut sa main armée d’une couronne, au sommet d’un escalier de cinquante marches qui lui sert de piédestal, se développe un portique ouvert, flanqué de deux grands pavillons. La Ruhmeshalle est le pendant du Walhalla de Ratisbonne, dû également à l’imagination grandiose du roi Louis Ier ; mais elle a un caractère moins mythologique et aussi moins universel. Consacrée exclusivement aux gloires de la Bavière, elle renferme environ quatre-vingts bustes d’hommes illustres. C’est beaucoup, et si l’on y regardait de près, il faudrait sans doute en rabattre. Mais sachons gré au vieux roi de s’être borné à des bustes, lorsqu’il pouvait aller jusqu’aux statues. Remarquons aussi, comme circonstance atténuante, si ces hyperboles de l’orgueil national avaient besoin d’excuse, que la Bavaria tourne le dos aux demi-dieux du Temple, suspendant ainsi sur le vide la couronne qui semblait destinée à leurs têtes.

Après l’abdication du roi Louis, son fils Maximilien II, élève de Schelling, continua la série des échantillons paternels. Pendant les seize ans de son règne, il construisit avec ardeur, avec fièvre, comme s’il prenait à tâche d’effacer la renommée de son père, qui l’avait toute sa vie tenu éloigné des affaires publiques. Maximilien était un philosophe : parmi tous les monuments qu’on lui doit, il ne se trouve pas une église. Il avait peut-être l’érudition du roi Louis, et une ambition plus grande encore, mais il n’en avait ni le goût, ni l’amour sincère de l’art et des artistes. On eût dit qu’il bâtissait pour bâtir, sans autre but que d’attacher précipitamment le souvenir de son règne à tous les coins de sa capitale. On peut étudier le produit-type de cette activité stérile dans la rue qui porte son nom : elle est superbe, large de cent vingt pas, longue de seize cents, bordée de belles maisons, d’élégants magasins, et de deux magnifiques monuments dans le style gothique de l’Italie, qui se font vis-à-vis ; mais elle ne conduit à rien, et elle se ferme par un édifice aux vastes proportions, richement décoré, tout éclatant de peintures, dont aucun habitant de Munich n’a pu me dire la destination précise. Les Guides prétendent qu’il a pour but « de recevoir gratuitement, jusqu’à la fin de leurs études, de jeunes Bavarois qui se distinguent par un talent éminent, et qui comptent se vouer au service de l’État, à quelque classe de la société qu’ils appartiennent », ce qui est une explication un peu vague ; mais je crois être plus dans le vrai en disant qu’il est destiné tout simplement à bien clore la perspective. C’est un décor, comme les deux tiers des monuments de Munich.

La capitale de la Bavière est un grand musée. Elle a autant de statues sur ses places et de tableaux dans ses édifices qu’elle en montre au visiteur dans sa Glyptothèque et ses deux Pinacothèques. Je ne sais s’il existe au monde, même en Italie, une ville plus envahie par les peintres. A mesure que le bon roi Louis bâtissait son poëme de pierre, il le livrait page par page à l’armée d’artistes qu’il avait groupés autour de lui, dont il s’était fait le Mécène et l’ami. Ils y ont écrit cent mille pieds carrés de peintures. Tandis que L. de Klenze, Gartner, Ohlmuller et Ziebland élevaient les palais et les églises ; tandis que Schwanthaler, Widnmann et vingt autres dressaient sur leurs piédestaux un peuple de statues, Cornélius, H. de Hess, Schnorr, Veit, Vogel, Schraudolph, faisaient revivre sur les murs, dans les tympans et les frises, et jusque sous les arcades en plein air du Hofgarten, les grands souvenirs de l’histoire et les symboles sacrés de la religion. Noble école à l’émulation féconde qui ne sut pas toujours, sans doute, s’égaler à son rêve, mais qui ne s’égara jamais qu’à la poursuite de l’idéal ; dépourvue d’originalité puissante et de force créatrice, mais abondamment pourvue de science, de profondeur et d’élévation, et qui mérite toujours d’être louée pour son effort, même lorsqu’elle échoue.

C’est avec une liste civile inférieure à cinq millions que le roi Louis remplit, pendant vingt-trois ans, ce rôle de Médicis. Ah ! je conçois le culte qu’avaient voué les artistes à ce souverain, qui ne se bornait pas à les protéger, à leur faire des commandes et à les bien payer, mais qui les aimait, s’intéressait à leurs œuvres et était capable de les comprendre, qui venait les voir dans leurs ateliers et sur leurs échafaudages, qui vivait avec eux sur le pied d’une familiarité cordiale et économisait sur sa table pour ne pas économiser sur ses tableaux. Une ville entière à illustrer comme une page blanche : jamais ils ne s’étaient vus à pareille fête ! Aussi quel élan, quelle ardeur et quelle reconnaissance ! Il y a deux rois à Munich : Cornelius, dont les tableaux sont partout, et Louis Ier, dont la figure revient dans tous les tableaux. Les Loges de l’ancienne Pinacothèque nous montrent celui-ci conduit par un génie vers le chœur des artistes et des poëtes. Dans les fresques qui décorent les murs de la nouvelle, sa figure maigre et sa fine barbe blonde apparaissent fréquemment au milieu des peintres et des sculpteurs occupés à exécuter ses ordres. Cornelius l’a placé, dans sa grande composition du Jugement dernier, à l’église Saint-Louis, parmi les bienheureux dont un ange dirige le vol vers le ciel, et cela ne ressemble ni à une flatterie servile, ni à un sacrilége. Quand on a vu Munich, ses musées et ses monuments, on comprend que le souvenir du vieux roi y soit resté populaire, en dépit de Lola Montès et de la Révolution de 1848.

Mais c’est fini maintenant. Sans rompre absolument avec la tradition, le roi actuel l’a du moins suspendue : il s’est laissé accaparer tout entier par la musique de l’avenir. De la vieille école de Munich, il ne reste qu’une épave, Guillaume de Kaulbach ; et Kaulbach, protestant, sectaire presque fanatique, animé contre la papauté, qu’il a poursuivie de plates caricatures, des haines du seizième siècle, n’est pas homme à maintenir dans la voie qui a fait sa gloire l’école, essentiellement religieuse et catholique, dont il est maintenant le chef. Aussi, malgré Piloty et quelques autres, est-elle descendue des sommets pour se disperser dans les petits sentiers de la peinture de genre.

S’il faut en croire les doléances des vieux Bavarois, ce n’est pas seulement l’art qui est en décadence à Munich. Tout se tient, tout a dévié, tout s’est stérilisé sous des influences nouvelles, et la nomination du protestant Kaulbach à la direction de l’Académie a son pendant et son explication dans les élections des magistrats municipaux. Cette ville, qui fut longtemps une des plus catholiques de l’Europe, est entre les mains des Juifs, et, par eux, dans celles des libres penseurs. La jeune Bavière émancipée échappe de plus en plus à la tutelle morale des anciens. A toute heure du jour et à tout jour de la semaine, les églises sont encore fréquentées, et il est rare d’y entrer sans y voir des fidèles priant avec dévotion ; mais ce sont des personnes d’âge mûr ou des gens du peuple. La France a eu longtemps deux préjugés sur les vertus de l’Allemagne, qui ne résistent pas bien longtemps à un voyage dans ce pays : nous croyions à son amour pour la famille et pour l’étude. C’est un bruit qu’elle faisait courir, et nous avions la naïveté de la prendre au mot :

«  — Ah ! Monsieur, me disait en hochant la tête un ancien que je sondais là-dessus, la brasserie, voilà le foyer domestique des Allemands. Et quant à la science, j’en puis mieux parler encore, en ma qualité de professeur à l’Académie. Où voulez-vous qu’ils en prennent, puisqu’ils passent tout leur temps à entendre de la musique, à fumer et à boire de la bière ? »

En effet, dans cette ville encombrée d’édifices grecs, la brasserie est le vrai monument local, et elle n’a rien de grec ; mais la bière de Bavière, qui ne le sait ? est une bière attique. La plupart et les plus célèbres de ces établissements sont des caves, éclairées en plein jour, où les garçons roulent des barriques entre les jambes des buveurs, où l’on boit sur des bancs et sur des tonneaux, où l’on va soi-même faire remplir sa cruche au comptoir après l’avoir rincée de ses propres mains. Serrés les uns contre les autres, et tous les rangs confondus, graves comme des fantômes dans la demi-obscurité du sanctuaire, les Bavarois savourent la liqueur blonde avec le recueillement qui sied à cet exercice national. Au milieu du murmure discret des conversations, on n’entend que le bruit des fourchettes piquant le jambon, des couteaux pelant les raves qui font boire, et des couvercles d’étain retombant sur la chope après chaque lampée. On y étouffe ; tant mieux : cela donne soif. La seule gaieté de ces lieux ténébreux, c’est le feuillage et les fleurs dont ils sont souvent décorés. Munich est la ville des fleurs : le jour de la Fête-Dieu, dont la procession se célèbre en grande pompe, précédée par les corps de métier, les confréries, les instituts, les écoles, suivie par le roi et les princes, les ministres, les grands dignitaires, le corps diplomatique, les autorités militaires et judiciaires, l’état-major, l’université, les académies, la municipalité, etc., etc., toutes les rues sont tapissées d’arbustes, de fleurs et de feuillages, de draperies et de tableaux. On dirait que le voisinage de l’Italie, dont Munich est la plus rapprochée de toutes les villes de l’Allemagne proprement dite, n’a pas été sans influence sur ses mœurs et ses goûts, comme sur son art.

La bière est la grande affaire des Munichois. Elle a ses variétés comme le vin, et les gourmets savent en apprécier toutes les nuances. Les uns se contentent de la bière ordinaire ; les autres n’admettent que l’export bier. En été, la mode est d’aller s’installer à la porte des grandes caves situées autour de la ville, sous l’ombrage des tilleuls ou des noyers. Pendant le mois de mai et dans l’octave de la Fête-Dieu, on assiége le Bock-Keller, pour y boire une bière très-forte, fabriquée avec beaucoup d’orge et peu de houblon ; et dans la première quinzaine d’avril, les amateurs se consacrent tout entiers à la dégustation du Salvator bier, un nectar digne des dieux (des dieux scandinaves), mais qui, malheureusement, dure à peine autant que les lilas. Chaque soir, dans la ville même, s’ouvrent des jardins publics où l’on vient dîner et boire aux sons d’un orchestre. Cet orchestre est généralement militaire. J’ai vu des soldats faire danser les jeunesses ; j’en ai même vu recevoir l’argent à l’entrée du jardin annexé au Café anglais. Cela ne choque personne ici.