Lorsque je suis arrivé à Munich, il n’y était question, dans les brasseries comme ailleurs, que de la Spitzeder. Les petits journaux publiaient sa caricature ; on voyait sa biographie aux étalages des libraires, et l’un des théâtres de la ville jouait une pièce en cinq actes dont elle était le principal personnage et qui portait son nom. Qu’était-ce donc que la Spitzeder ? La Spitzeder était une actrice, encore jeune et charmante, fort aimée des Bavarois, mais qui, après avoir remporté bien des succès sur la scène, voulut, sentant l’âge et la fatigue approcher, encouragée d’ailleurs par de nombreux et éclatants exemples, en remporter de plus solides sur un autre théâtre. En conséquence, elle monta à Munich une grande maison de banque, et fit une concurrence désastreuse aux usuriers, qui dévorent comme une lèpre la capitale de la Bavière. On m’a expliqué le genre d’opérations fabuleuses auxquelles se livrait la Spitzeder, mais j’ai le malheur de n’avoir point la tête mathématique, et je l’ai oubliée. Toujours est-il que les Juifs, furieux de cette invasion dans leurs bénéfices, s’étaient mis à crier si fort que la justice voulut vérifier les comptes de la comédienne transformée en banquière, saisit ses livres et la jeta elle-même en prison. Cette affaire, grosse de plusieurs millions de florins, se compliquait encore de je ne sais quelles questions politiques et religieuses ; elle passionnait tout le monde, et bien des gens prétendaient que la justice, puisqu’elle avait commencé, eût dû aller jusqu’au bout, et achever de balayer l’étable d’Augias en faisant une descente chez les dénonciateurs après avoir mis la dénoncée sous les verrous.
En revanche, on ne soufflait mot des Vieux-Catholiques, dont je m’attendais à entendre prononcer le nom à chaque pas. Munich, patrie du Chanoine Doëllinger, a été le point de départ du vieux-catholicisme, et il semble qu’il eût dû en rester le centre : je ne l’y croyais pas enterré sous une couche d’indifférence aussi profonde et aussi méprisante. — Il n’y possède qu’une chapelle mesquine et délabrée, ouverte une heure par semaine et dont j’eus grand’peine, en interrogeant vingt personnes, sur lesquelles dix-neuf ignoraient absolument de quoi je voulais parler, à me faire enseigner le chemin.
Vienne, 21 et 22 juillet.
J’avais rêvé d’abord de descendre de Munich à Innsbruck, et de parcourir pendant quelques jours les vallées et les glaciers du Tyrol, puis de gagner Pesth par le lac Balaton, et de m’acheminer de là sur Vienne. Mais, hélas ! c’était bien un rêve. En le faisant, j’avais oublié qu’au journaliste en vacance, aussi bien qu’au vieillard de la Fontaine, sont interdits le long espoir et les vastes pensées. Un chroniqueur a ses échéances, comme un négociant : il faut, comme lui, qu’il fasse honneur à sa signature, et chaque heure qui sonne lui crie : « Esclave, souviens-toi que ton temps est compté. »
Je pris donc à Munich un billet direct pour la capitale de l’Autriche. Le trajet est long, mais je m’embarquais le soir ; la nuit promettait d’être douce, les wagons allemands sont bien capitonnés, et j’espérais dormir du sommeil du juste, depuis les bords de l’Isar jusqu’aux rives du Danube. Morphée accueillit ma prière et, sauf un intermède assez court, à Simbach, causé par la visite très-bénigne de la douane autrichienne, autrefois si féroce, me berça dans ses bras jusqu’aux approches de Vienne.
Vers huit heures du matin, s’il m’en souvient bien, je débarquais à la gare de l’Ouest. Muni de mes valises portatives, je cours à un confortable (voiture attelée d’un seul cheval), puis à un autre, puis à un autre encore, partout accueilli par le même signe de tête négatif, qui me force de recommencer ma course sans plus de succès. Et cependant je voyais défiler devant la gare tout l’immense cortége des voitures, cueillant chacune un voyageur au passage, et s’éloignant aussitôt. Je finis par comprendre qu’une ordonnance de police interdit sans doute aux cochers de devancer leur tour, et qu’on est obligé de respecter les droits acquis à ceux des premières places. Mais pendant cette réflexion la file s’était épuisée, et je restai seul sous le vestibule avec le commissionnaire qui venait de mettre d’office la main sur mes bagages.
Tandis que nous cherchions du regard une voiture à l’horizon, un personnage fumant un londrès dans un porte-cigare en écume de mer, et mis comme un notable commerçant, s’approche de mon commissionnaire et engage la conversation avec lui ; puis, m’adressant la parole en un baragouin international :
« Vous n’avez pas de voiture, Monsieur ? Où allez-vous ?
— A l’hôtel X.
— Hôtel X ? Fermé. Choléra, fit le commissionnaire.