— Mais non, mais non, pas du tout, dit le notable commerçant, en haussant les épaules. »

Depuis mon entrée en Allemagne, ce mot de choléra retentissait sans cesse d’une façon désagréable à mes oreilles, sans qu’il m’eût été possible jusqu’alors de savoir au juste si le fléau était ou n’était pas à Vienne. « Il y est, disaient les uns, et il y sévit rudement. J’ai un ami, arrivé d’hier, qui a quitté la ville pour cette cause. On a même dû fermer un grand hôtel, où six voyageurs venaient de mourir dans la même journée. (Était-ce justement sur cet hôtel que j’avais fixé mon choix ?) — Il n’y est nullement, disaient les autres ; mon frère, qui est membre du jury, me l’écrivait encore ce matin. — Si les Viennois le nient, c’est pour ne pas nuire à leur Exposition. — Ce sont les journaux prussiens qui font courir ces faux bruits, dans leur jalousie contre l’Autriche. » On voit que l’incertitude continuait à Vienne même.

« La preuve qu’il n’est pas fermé, c’est que j’y vais, reprit le notable commerçant. Voulez-vous venir avec moi ?

— Voulez-vous aller avec Monsieur ? répéta le commissionnaire, comme un écho.

— Bien volontiers, fis-je innocemment, prenant cette obligeante personne pour un compagnon de voyage que le ciel m’envoyait.

— Je vais chercher la voiture, dit-il. »

Et il disparut. Un instant après, il revenait avec un coupé, mais sur le siége et le fouet en main, faisant piaffer et caracoler ses deux chevaux. Mon notable commerçant était un cocher ! Je dissimulai machiavéliquement ma stupéfaction.

« Donnez un demi-florin à ce brave homme, ajouta négligemment ce cocher magnifique. C’est assez. »

Et la voiture partit, en filant comme une flèche. On eût vraiment dit un équipage attelé de pur-sang. Le cocher semblait prendre plaisir à passer, sans ralentir sa course, à travers les enchevêtrements les plus compliqués, et à raser les roues de ses confrères, pour m’éblouir par son habileté. Mais je remarquai bien vite que les autres fiacres menaient le même train. Cette allure à toutes brides contraste étrangement avec la démarche nonchalante de la plupart des piétons. Évidemment, les cochers viennois, à qui les mélancoliques haridelles de nos fiacres feraient horreur ou pitié, mettent leur amour-propre à se dépasser les uns les autres, en se frôlant du plus près possible sans s’accrocher.

Tandis que nous roulions ainsi par la Mariahilfer-strasse et le long du Ring, j’avais ouvert mon Joanne, et je méditais avec une attention inquiète le passage suivant :