Victor Hugo repondit:

Messieurs,

Puisque je suis debout, permettez-moi de ne point me rasseoir. Je sens le besoin de remercier immediatement l'homme inspire et cordial [note: Le pasteur N. Martin.] que nous venons d'entendre. Je dirai peu de mots. Les sentiments profonds abregent volontiers, et les coeurs penetres ont pour eloquence leur emotion meme. Eh bien, je suis tres emu.

La meilleure maniere de vous remercier, c'est de vous dire que j'aime Jersey. Je vous l'ai dit hier, vous l'avez entendu au meeting et lu dans les journaux, je vous le repete aujourd'hui; mais c'est a l'oreille d'un peuple, c'est au coeur d'un peuple que je parle, et les nations sont comme les femmes, elles ne se lassent pas de s'entendre dire: Je vous aime. J'ai quitte Jersey avec regret, je la retrouve avec bonheur. Les liberateurs ont cela de merveilleux et de charmant qu'ils delivrent quelquefois au dela de leur effort. Sans s'en douter, Garibaldi a fait d'une pierre deux coups; il a fait sortir les Bourbons de la Sicile, et il m'a fait rentrer a Jersey.

Vos applaudissements et vos interruptions cordiales en ce moment me touchent au point que les mots me manquent pour vous le dire. Je ne sais comment repondre a une bienvenue si universelle et si gracieusement souriante de toutes parts, et a tant d'acclamations et a tant de sympathie. Je vous dirais presque: Epargnez-moi. Vous etes tous contre un. Il y a un certain monstre fabuleux qui me parait a cette heure fort doue. J'envie ce monstre. Il s'appelait Briaree. Je voudrais avoir comme lui cent bras pour vous donner cent poignees de main.

Ce que j'aime dans Jersey, je vais vous le dire; j'en aime tout. J'aime ce climat ou l'hiver et l'ete s'amortissent, ces fleurs qui ont toujours l'air d'etre en avril, ces arbres qui sont normands, ces roches qui sont bretonnes, ce ciel qui me rappelle la France, cette mer qui me rappelle Paris. J'aime cette population qui travaille et qui lutte, tous ces braves hommes qu'on rencontre a chaque instant dans vos rues et dans vos champs, et dont la physionomie se compose de la liberte anglaise et de la grace francaise, qui est aussi une liberte.

Quand je suis arrive ici, il y a huit ans, au sortir des plus prodigieuses luttes politiques du siecle, moi, naufrage encore tout ruisselant de la catastrophe de decembre, tout effare de cette tempete, tout echevele de cet ouragan, savez-vous ce que j'ai trouve a Jersey? Une chose sainte, sublime, inattendue, la paix. Oui, le plus grand crime politique des temps modernes, la liberte etouffee dans le pays meme de la lumiere, en pleine France, helas! ce monstrueux attentat venait d'etre accompli; j'avais lutte contre cet asservissement d'un peuple par un homme, tout ce combat convulsif tremblait encore en moi de la tete aux pieds; j'etais indigne, eperdu et haletant. Eh bien, Jersey m'a calme. J'ai trouve, je le repete, la paix, le repos, un apaisement severe et profond dans cette douce nature de vos campagnes, dans ce salut affectueux de vos laboureurs, dans ces vallees, dans ces solitudes, dans ces nuits qui sur la mer semblent plus largement etoilees, dans cet ocean eternellement emu qui semble palpiter directement sous l'haleine de Dieu. Et c'est ainsi que, tout en gardant la colere sacree contre le crime, j'ai senti l'immensite meler a cette colere son elargissement serein, et ce qui grondait en moi s'est pacifie. Oui, je rends graces a Jersey. Je vous rends graces. Je sentais sous vos toits et dans vos villes la bonte humaine, et dans vos champs et sur vos mers je sentais la bonte divine. Oh! je ne l'oublierai jamais, ce majestueux apaisement des premiers jours de l'exil par la nature! Nous pouvons le dire aujourd'hui, la fierte ne nous defend plus cet aveu, et aucun de mes compagnons de proscription ne me dementira, nous avons tous souffert en quittant Jersey. Nous y avions tous des racines. Des fibres de notre coeur etaient entrees dans votre sol et y tenaient. L'arrachement a ete douloureux. Nous aimions tous Jersey. Les uns l'aimaient pour y avoir ete heureux, les autres pour y avoir ete malheureux. La souffrance n'est pas une attache moins profonde que la joie. Helas! on peut eprouver de telles douleurs dans une terre de refuge, qu'il devient impossible de s'en separer, quand meme la patrie s'offrirait. Tenez, une chose que j'ai vue hier traverse en ce moment mon esprit, cette reunion est a la fois solennelle et intime, et ce que je vais vous dire convient a ce double caractere. Ecoutez. Hier, j'etais alle, avec quelques amis chers, visiter cette ile, revoir les lieux aimes, les promenades preferees jadis, et tous ces rayonnants paysages qui etaient restes dans notre memoire comme des visions. En revenant, une pensee pieuse nous restait a satisfaire, et nous avons voulu finir notre visite par ce qui est la fin, par le cimetiere.

Nous avons fait arreter la voiture qui nous menait devant ce champ de Saint-Jean ou sont plusieurs des notres. Au moment ou nous arrivions, savez-vous ce qui nous a fait tressaillir, savez-vous ce que nous avons vu? Une femme, ou, pour mieux dire, une forme humaine sous un linceul noir, etait la, a terre, plus qu'agenouillee, plus que prosternee, etendue, et en quelque sorte abimee sur une tombe. Nous sommes restes immobiles, silencieux, mettant le doigt sur nos bouches devant cette majestueuse douleur. Cette femme, apres avoir prie, s'est relevee, a cueilli une fleur dans l'herbe du sepulcre, et l'a cachee dans son coeur. Nous l'avons reconnue alors. Nous avons reconnu cette face pale, ces yeux inconsolables et ces cheveux blancs. C'etait une mere! c'etait la mere d'un proscrit! du jeune et genereux Philippe Faure, mort il y a quatre ans sur la breche sainte de l'exil. Depuis quatre ans, tous les jours, quelque temps qu'il fasse, cette mere vient la; depuis quatre ans, cette mere s'agenouille sur cette pierre et la baise. Essayez donc de l'en arracher. Montrez-lui la France, oui, la France elle-meme! Que lui importe a cette mere! Dites-lui: "Ce n'est pas ici votre pays"; elle ne vous croira pas. Dites-lui: "Ce n'est pas ici que vous etes nee"; elle vous repondra: "C'est ici que mon fils est mort." Et vous vous tairez devant cette reponse, car la patrie d'une mere, c'est le tombeau de son enfant.

Messieurs, voila comment il se fait qu'on aime une terre avec sa chair, avec son sang, avec son ame. Notre ame a nous est melee a celle-ci. Nous y avons nos amis morts. Sachez-le, il n'y a pas de terre etrangere; partout la terre est la mere de l'homme, sa mere tendre, severe et profonde. Dans tous les lieux ou il a aime, ou il a pleure, ou il a souffert, c'est-a-dire partout, l'homme est chez lui.

Messieurs, je reponds au toast qui m'est porte par un toast a Jersey. Je bois a Jersey, a sa prosperite, a son enrichissement, a son amelioration, a son agrandissement industriel et commercial, et aussi et plus encore a son agrandissement intellectuel et moral.