Il y a deux choses qui font les peuples grands et charmants, ces deux choses sont la liberte et l'hospitalite, l'hospitalite etait la gloire des nations antiques, la liberte est la splendeur des nations modernes. Jersey a ces deux couronnes, qu'elle les garde!

Qu'elle les garde a jamais! C'est de la liberte qu'il convient de parler d'abord. Veillez, oui, veillez jalousement sur votre liberte. Ne souffrez plus que qui que ce soit ose y toucher. Cette ile est une terre de beaute, de bonheur et d'independance. Vous n'y etes pas seulement pour y vivre et pour en jouir, vous y etes pour y faire votre devoir. Dieu se chargera de la maintenir belle; vos femmes se chargeront de la maintenir heureuse; vous, les hommes, chargez-vous de la conserver libre.

Et quant a votre hospitalite, conservez-la, elle aussi, religieusement. Les nations hospitalieres ont, entre toutes, une sorte de grace auguste et venerable. Elles donnent l'exemple; dans le vaste et tumultueux mouvement des peuples, elles ne font pas seulement de l'hospitalite, elles font de l'education; l'hospitalite des nations est le commencement de la fraternite des hommes. Or, la fraternite humaine, c'est la le but. Soyez a jamais hospitaliers. Que cette fonction sacree, l'hospitalite, honore eternellement cette ile; et, permettez-moi de lui associer Guernesey, sa soeur, et tout l'archipel de la Manche. C'est la une grande terre d'asile; grande, non par l'etendue, mais par le nombre de refugies de tous les partis et de toutes les patries que depuis trois siecles elle a abrites et consoles. Oh! rien au monde n'est plus beau que cela, etre l'asile! Soyez l'asile. Continuez d'accueillir tout ce qui vient a vous. Soyez l'archipel beni et sauveur. Dieu vous a mis ici pour ouvrir vos ports a toutes les voiles battues par la tempete, et vos coeurs a tous les hommes battus par la destinee.

Et pas de limites a cette hospitalite sainte; ne discutez pas celui qui vient a vous; recevez-le sans l'examiner. L'hospitalite a cela de grand, que quiconque souffre est digne d'elle. Nous qui sommes ici, tous les proscrits de France, nous n'avons fait de mal a personne, nous avons defendu les droits et les lois de notre pays, nous avons rempli nos mandats et ecoute nos consciences, nous souffrons pour ce qui est juste et pour ce qui est vrai; vous nous accueillez, et c'est bien; mais il faut prevoir d'autres naufrages que nous. Si les bons ont leurs desastres, les coupables ont leurs ecueils; parce qu'on fait le mal, ce n'est pas une raison pour triompher toujours. Ecoutez ceci: s'il vous arrive jamais des vaincus de la cause injuste, recevez-les comme vous nous recevez. Le malheur est une des formes saintes du droit; et, entendez-le bien, de ces vaincus possibles, je n'excepte personne. Il se peut qu'un jour,—car les evenements sont dans la main divine, et la main divine, c'est la main inepuisable,—il se peut que, parmi ceux que les grandes tempetes ou les grandes marees de l'avenir jetteront sur vos bords, il y ait notre propre prescripteur a nous qui sommes ici, chasse a son tour et malheureux. Eh bien! soyez-lui clements comme vous nous etes justes;—s'il frappe a votre porte, ouvrez-la-lui, et dites-lui: "Ce sont ceux que vous avez proscrits qui nous ont demande pour vous cet asile que nous vous donnons."

II

Le Progres, de Port-au-Prince, publia la lettre suivante, ecrite par Victor Hugo a M. Heurtelou, redacteur en chef de ce journal, en reponse aux remerciments que M. Heurtelou lui avait adresses pour la defense de John Brown:

Hauteville-House, 31 mars 1860.

Vous etes, monsieur, un noble echantillon de cette humanite noire si longtemps opprimee et meconnue.

D'un bout a l'autre de la terre, la meme flamme est dans l'homme; et les noirs comme vous le prouvent. Y a-t-il eu plusieurs Adam? Les naturalistes peuvent discuter la question; mais ce qui est certain, c'est qu'il n'y a qu'un Dieu.

Puisqu'il n'y a qu'un pere, nous sommes freres.