Les ecrivains du dix-huitieme siecle ont detruit la torture; les ecrivains du dix-neuvieme, je n'en doute pas, detruiront la peine de mort. Ils ont deja fait supprimer en France le poing coupe et le fer rouge; ils ont fait abroger la mort civile; et ils ont suggere l'admirable expedient provisoire des circonstances attenuantes. —"C'est a d'execrables livres comme le Dernier jour d'un Condamne, disait le depute Salverte, qu'on doit la detestable introduction des circonstances attenuantes." Les circonstances attenuantes, en effet, c'est le commencement de l'abolition. Les circonstances attenuantes dans la loi, c'est le coin dans le chene. Saisissons le marteau divin, frappons sur le coin sans relache, frappons a grands coups de verite, et nous ferons eclater le billot.

Lentement, j'en conviens. Il faudra du temps, certes. Pourtant ne nous decourageons pas. Nos efforts, meme dans le detail, ne sont pas toujours inutiles. Je viens de vous rappeler le fait de Charleroi; en voici un autre. Il y a huit ans, a Guernesey, en 1854, un homme, nomme Tapner, fut condamne au gibet; j'intervins, un recours en grace fut signe par six cents notables de l'ile, l'homme fut pendu; maintenant ecoutez: quelques-uns des journaux d'Europe qui contenaient la lettre ecrite par moi aux guernesiais pour empecher le supplice arriverent en Amerique a temps pour que cette lettre put etre reproduite utilement par les journaux americains; on allait pendre un homme a Quebec, un nomme Julien; le peuple du Canada considera avec raison comme adressee a lui-meme la lettre que j'avais ecrite au peuple de Guernesey, et, par un contre-coup providentiel, cette lettre sauva, passez-moi l'expression, non Tapner qu'elle visait, mais Julien qu'elle ne visait pas. Je cite ces faits; pourquoi? parce qu'ils prouvent la necessite de persister. Helas! le glaive persiste aussi.

Les statistiques de la guillotine et de la potence conservent leurs hideux niveaux; le chiffre du meurtre legal ne s'est amoindri dans aucun pays. Depuis une dizaine d'annees meme, le sens moral ayant baisse, le supplice a repris faveur, et il y a recrudescence. Vous petit peuple, dans votre seule ville de Geneve, vous avez vu deux guillotines dressees en dix-huit mois. En effet, ayant tue Vary, pourquoi ne pas tuer Elcy? En Espagne, il y a le garrot; en Russie, la mort par les verges. A Rome, l'eglise ayant horreur du sang, le condamne est assomme, ammazzato. L'Angleterre, ou regne une femme, vient de pendre une femme.

Cela n'empeche pas la vieille penalite de jeter les hauts cris, de protester qu'on la calomnie, et de faire l'innocente. On jase sur son compte, c'est affreux. Elle a toujours ete douce et tendre; elle fait des lois qui ont l'air severe, mais elle est incapable de les appliquer. Elle, envoyer Jean Valjean au bagne pour le vol d'un pain! Allons donc! il est bien vrai qu'en 1816 elle envoyait aux travaux forces a perpetuite les emeutiers affames du departement de la Somme; il est bien vrai qu'en 1846….—Helas! ceux qui me reprochent le bagne de Jean Valjean oublient la guillotine de Buzancais.

La faim a toujours ete vue de travers par la loi.

Je parlais tout a l'heure de la torture abolie. Eh bien! en 1849, la torture existait encore. Ou? en Chine? Non, en Suisse. Dans votre pays, monsieur. En octobre 1849, a Zug, un juge instructeur, voulant faire avouer un vol d'un fromage (vol d'un comestible. Encore la faim!) a une fille appelee Mathilde Wildemberg, lui serra les pouces dans un etau, et, au moyen d'une poulie, et d'une corde attachee a cet etau, fit hisser la miserable jusqu'au plafond. Ainsi suspendue par les pouces, un valet de bourreau la batonnait. En 1862, a Guernesey que j'habite, la peine tortionnaire du fouet est encore en vigueur. L'ete passe, on a, par arret de justice, fouette un homme de cinquante ans.

Cet homme se nommait Torode. C'etait, lui aussi, un affame, devenu voleur.

Non, ne nous lassons point. Faisons une emeute de philosophes pour l'adoucissement des codes. Diminuons la penalite, augmentons l'instruction. Par les pas deja faits, jugeons des pas a faire! Quel bienfait que les circonstances attenuantes! elles eussent empeche ce que je vais vous raconter.

A Paris, en 1818 ou 19, un jour d'ete, vers midi, je passais sur la place du Palais de justice. Il y avait la une foule autour d'un poteau. Je m'approchai. A ce poteau etait liee, carcan au cou, ecriteau sur la tete, une creature humaine, une jeune femme ou une jeune fille. Un rechaud plein de charbons ardents etait a ses pieds devant elle, un fer a manche de bois, plonge dans la braise, y rougissait, la foule semblait contente. Cette femme etait coupable de ce que la jurisprudence appelle vol domestique et la metaphore banale, danse de l'anse du panier. Tout a coup, comme midi sonnait, en arriere de la femme et sans etre vu d'elle, un homme monta sur l'echafaud; j'avais remarque que la camisole de bure de cette femme avait par derriere une fente rattachee par des cordons; l'homme denoua rapidement les cordons, ecarta la camisole, decouvrit jusqu'a la ceinture le dos de la femme, saisit le fer dans le rechaud, et l'appliqua, en appuyant profondement, sur l'epaule nue. Le fer et le poing du bourreau disparurent dans une fumee blanche. J'ai encore dans l'oreille, apres plus de quarante ans, et j'aurai toujours dans l'ame l'epouvantable cri de la suppliciee. Pour moi, c'etait une voleuse, ce fut une martyre. Je sortis de la determine—j'avais seize ans—a combattre a jamais les mauvaises actions de la loi.

De ces mauvaises actions la peine de mort est la pire. Et que n'a-t-on pas vu, meme dans notre siecle, et sans sortir des tribunaux ordinaires et des delits communs! Le 20 avril 1849, une servante, Sarah Thomas, une fille de dix-sept ans, fut executee a Bristol pour avoir, dans un moment de colere, tue d'un coup de buche sa maitresse qui la battait. La condamnee ne voulait pas mourir. Il fallut sept hommes pour la trainer au gibet. On la pendit de force. Au moment ou on lui passait le noeud coulant, le bourreau lui demanda si elle avait quelque chose a faire dire a son pere. Elle interrompit son rale pour repondre: oui, oui, dites-lui que je l'aime. Au commencement du siecle, sous George III, a Londres, trois enfants de la classe des ragged (deguenilles) furent condamnes a mort pour vol. Le plus age, le Newgate Calendar constate le fait, n'avait pas quatorze ans. Les trois enfants furent pendus.