Cette lettre parvint a Victor Hugo le 16 novembre. Le 17 il repondait:
Hauteville-House, 17 novembre 1862.
Monsieur,
Ce que vous faites est bon; vous avez besoin d'aide, vous vous adressez a moi, je vous remercie; vous m'appelez, j'accours. Qu'y'a-t-il? Me voila.
Geneve est a la veille d'une de ces crises normales qui, pour les nations comme pour les individus, marquent les changements d'age. Vous allez reviser votre constitution. Vous vous gouvernez vous-memes; vous etes vos propres maitres; vous etes des hommes libres; vous etes une republique. Vous allez faire une action considerable, remanier votre pacte social, examiner ou vous en etes en fait de progres et de civilisation, vous entendre de nouveau entre vous sur les questions communes; la deliberation va s'ouvrir, et, parmi ces questions, la plus grave de toutes, l'inviolabilite de la vie humaine, est a l'ordre du jour.
C'est de la peine de mort qu'il s'agit.
Helas, le sombre rocher de Sisyphe! quand donc cessera-t-il de rouler et de retomber sur la societe humaine, ce bloc de haine, de tyrannie, d'obscurite, d'ignorance et d'injustice qu'on nomme penalite? quand donc au mot peine substituera-t-on le mot enseignement? quand donc comprendra-t-on qu'un coupable est un ignorant? Talion, oeil pour oeil, dent pour dent, mal pour mal, voila a peu pres tout notre code. Quand donc la vengeance renoncera-t-elle a ce vieil effort qu'elle fait de nous donner le change en s'appelant vindicte? Croit-elle nous tromper? Pas plus que la felonie quand elle s'appelle raison d'etat. Pas plus que le fratricide quand il met des epaulettes et qu'il s'appelle la guerre. De Maistre a beau farder Dracon; la rhetorique sanglante perd sa peine, elle ne parvient pas a deguiser la difformite du fait qu'elle couvre; les sophistes sont des habilleurs inutiles; l'injuste reste injuste, l'horrible reste horrible. Il y a des mots qui sont des masques; mais a travers leurs trous on apercoit la sombre lueur du mal.
Quand donc la loi s'ajustera-t-elle au droit? quand donc la justice humaine prendra-t-elle mesure sur la justice divine? quand donc ceux qui lisent la bible comprendront-ils la vie sauve de Cain? quand donc ceux qui lisent l'evangile comprendront-ils le gibet du Christ? quand donc pretera-t-on l'oreille a la grande voix vivante qui, du fond de l'inconnu, crie a travers nos tenebres: Ne tue point! quand donc ceux qui sont en bas, juge, pretre, peuple, roi, s'apercevront-ils qu'il y a quelqu'un au-dessus d'eux? Republiques a esclaves, monarchies a soldats, societes a bourreaux; partout la force, nulle part le droit. O les tristes maitres du monde! chenilles d'infirmites, boas d'orgueil.
Une occasion se presente ou le progres peut faire un pas. Geneve va deliberer sur la peine de mort. De la votre lettre, monsieur. Vous me demandez d'intervenir, de prendre part a la discussion, de dire un mot. Je crains que vous ne vous abusiez sur l'efficacite d'une chetive parole isolee comme la mienne. Que suis-je? Que puis-je? Voila bien des annees deja,—cela date de 1828,—que je lutte avec les faibles forces d'un homme contre cette chose colossale, contradictoire et monstrueuse, la peine de mort, composee d'assez de justice pour satisfaire la foule et d'assez d'iniquite pour epouvanter le penseur. D'autres ont fait plus et mieux que moi. La peine de mort a cede un peu de terrain; voila tout. Elle s'est sentie honteuse dans Paris, en presence de toute cette lumiere. La guillotine a perdu son assurance, sans abdiquer pourtant; chassee de la Greve, elle a reparu barriere Saint-Jacques; chassee de la barriere Saint-Jacques, elle a reparu a la Roquette. Elle recule, mais elle reste.
Puisque vous reclamez mon concours, monsieur, je vous le dois. Mais ne vous faites pas illusion sur le peu de part que j'aurai au succes si vous reussissez. Depuis trente-cinq ans, je le repete, j'essaye de faire obstacle au meurtre en place publique. J'ai denonce sans relache cette voie de fait de la loi d'en bas sur la loi d'en haut. J'ai pousse a la revolte la conscience universelle; j'ai attaque cette exaction par la logique, et par la pitie, cette logique supreme; j'ai combattu, dans l'ensemble et dans le detail, la penalite demesuree et aveugle qui tue; tantot traitant la these generale, tachant d'atteindre et de blesser le fait dans son principe meme, et m'efforcant de renverser, une fois pour toutes, non un echafaud, mais l'echafaud; tantot me bornant a un cas particulier, et ayant pour but de sauver tout simplement la vie d'un homme. J'ai quelquefois reussi, plus souvent echoue. Beaucoup de nobles esprits se sont devoues a la meme tache; et, il y a dix mois a peine, la genereuse presse belge, me venant energiquement en aide lors de mon intervention pour les condamnes de Charleroi, est parvenue a sauver sept tetes sur neuf.