Mon cher monsieur Castel,

Le hasard a fait tomber sous vos yeux quelques especes d'essais de dessins faits par moi, a des heures de reverie presque inconsciente, avec ce qui restait d'encre dans ma plume, sur des marges ou des couvertures de manuscrits. Ces choses, vous desirez les publier; et l'excellent graveur, M. Paul Chenay, s'offre a en faire les fac-simile. Vous me demandez mon consentement. Quel que soit le beau talent de M. Paul Chenay, je crains fort que ces traits de plume quelconques, jetes plus ou moins maladroitement sur le papier par un homme qui a autre chose a faire, ne cessent d'etre des dessins du moment qu'ils auront la pretention d'en etre. Vous insistez pourtant, et je consens. Ce consentement a ce qui est peut-etre un ridicule veut etre explique. Voici donc mes raisons:

J'ai etabli depuis quelque temps dans ma maison, a Guernesey, une petite institution de fraternite pratique que je voudrais accroitre et surtout propager. Cela est si peu de chose que je puis en parler. C'est un repas hebdomadaire d'enfants indigents. Toutes les semaines, des meres pauvres me font l'honneur d'amener leurs enfants diner chez moi. J'en ai eu huit d'abord, puis quinze; j'en ai maintenant vingt-deux [note: Plus tard le nombre fut porte a quarante.]. Ces enfants dinent ensemble; ils sont tous confondus, catholiques, protestants, anglais, francais, irlandais, sans distinction de religion ni de nation. Je les invite a la joie et au rire, et je leur dis: Soyez libres. Ils ouvrent et terminent le repas par un remerciment a Dieu, simple et en dehors de toutes les formules religieuses pouvant engager leur conscience. Ma femme, ma fille, ma belle-soeur, mes fils, mes domestiques et moi, nous les servons. Ils mangent de la viande et boivent du vin, deux grandes necessites pour l'enfance. Apres quoi ils jouent et vont a l'ecole. Des pretres catholiques, des ministres protestants, meles a des libres penseurs et a des democrates proscrits, viennent quelquefois voir cette humble cene, et il ne me parait pas qu'aucun soit mecontent. J'abrege; mais il me semble que j'en ai dit assez pour faire comprendre que cette idee, l'introduction des familles pauvres dans les familles moins pauvres, introduction a niveau et de plain-pied, fecondee par des hommes meilleurs que moi, par le coeur des femmes surtout, peut n'etre pas mauvaise; je la crois pratique et propre a de bons fruits, et c'est pourquoi j'en parle, afin que ceux qui pourront et voudront l'imitent. Ceci n'est pas de l'aumone, c'est de la fraternite. Cette penetration des familles indigentes dans les notres nous profite comme a eux; elle ebauche la solidarite; elle met en action et en mouvement, et fait marcher pour ainsi dire devant nous la sainte formule democratique, Liberte, Egalite, Fraternite. C'est la communion avec nos freres moins heureux. Nous apprenons a les servir, et ils apprennent a nous aimer.

C'est en songeant a cette petite oeuvre, monsieur, que je crois pouvoir faire un sacrifice d'amour-propre et autoriser la publication souhaitee par vous. Le produit de cette publication contribuera a former la liste civile de mes petits enfants indigents. Voici l'hiver; je ne serais pas fache de donner des vetements a ceux qui sont en haillons et d'offrir des souliers a ceux qui vont pieds nus. Votre publication m'y aidera. Ceci m'absout d'y consentir. J'avoue que je n'eusse jamais imagine que mes dessins, comme vous voulez bien les appeler, pussent attirer l'attention d'un editeur connaisseur tel que vous, et d'un artiste tel que M. Paul Chenay; que votre volonte s'accomplisse; ils se tireront comme ils pourront du grand jour pour lequel ils n'etaient point faits; la critique a sur eux desormais un droit dont je tremble pour eux; je les lui abandonne; je suis sur toujours que mes chers petits pauvres les trouveront tres bons.

Publiez donc ces dessins, monsieur Castel, et recevez tous mes voeux pour votre succes.

VICTOR HUGO.

V

GENEVE ET LA PEINE DE MORT

Dans les derniers mois de 1862, la republique de Geneve revisa sa constitution. La question de la peine de mort se presenta. Un premier vote maintint l'echafaud; mais il en fallait un second. Les republicains progressistes de Geneve songerent a Victor Hugo. Un membre de l'eglise reformee, M. Bost, auteur de plusieurs ouvrages estimes, lui ecrivit une lettre dont voici les dernieres lignes:

"La constituante genevoise a vote le maintien de la peine de mort par quarante-trois voix contre cinq; mais la question doit reparaitre bientot dans un nouveau debat. Quel appui ce serait pour nous, quelle force nouvelle; si par quelques mots vous pouviez intervenir! car ce n'est pas la une question cantonale ou federale, mais bien une question sociale et humanitaire, ou toutes les interventions sont legitimes. Pour les grandes questions, il faut de grands hommes. Nos discussions auraient besoin d'etre eclairees par le genie; et ce nous serait a tous un grand secours qu'un coup de main qui nous viendrait de ce rocher vers lequel se tournent tant de regards."